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Michèle Rubirola, le nouveau visage de Marseille

Première femme élue maire de la cité phocéenne, cette écologiste qui casse les codes de la politique veut changer en profondeur la deuxième ville de France lors de son unique mandat.

 Marseille (Bouches-du-Rhône), le 16 octobre 2020. Michèle Rubirola, 64 ans,   a toujours vécu dans la cité phocéenne.
Marseille (Bouches-du-Rhône), le 16 octobre 2020. Michèle Rubirola, 64 ans, a toujours vécu dans la cité phocéenne. LP/Philippe de Poulpiquet

Coup de chaud dans le salon d'honneur de la mairie de Marseille. Alors qu'elle a participé, à la fin de la semaine dernière, à une rencontre avec des collégiens, Michèle Rubirola est informée qu'un forcené s'est retranché au septième étage d'un immeuble d'une cité. Ce n'est pas la première fois que la maire de Marseille est confrontée à ce genre d'événement. Il y a quelques semaines, elle s'était déjà retrouvée au milieu des policiers du Raid face à un autre forcené. « J'étais la seule femme, c'était impressionnant. Si mes anciens collègues me voyaient… ! » confie-t-elle encore étonnée d'être là où elle est. Cette fois, la situation est rapidement sous contrôle, tout le monde pousse un ouf de soulagement.

Elue maire le 4 juillet après la victoire longtemps incertaine du Printemps marseillais — cette coalition de gauche rassemblant, sans l'accord officiel de tous les partis, certains écologistes, socialistes, communistes, Insoumis et une forte présence de représentants de la société civile —, Michèle Rubirola reconnaît avoir eu du mal sur le plan personnel à entrer dans les habits de première édile de Marseille. « Ce n'est pas le travail qui me fait peur, j'ai toujours travaillé dans ma vie, c'est le changement de statut social et le faste qu'il y a autour. Je n'aime pas avoir de chauffeur, je n'aime pas avoir de garde du corps — et je n'en ai pas. Si on n'y fait pas attention, on se coupe vite de la vraie vie et ça, je ne le veux pas. »

Marseille, le 4 juillet. Michèle Rubirola est élue maire et succède à Jean-Claude Gaudin. La fin d’une ère./EPA/MAXPPP/Sébastien Nogier
Marseille, le 4 juillet. Michèle Rubirola est élue maire et succède à Jean-Claude Gaudin. La fin d’une ère./EPA/MAXPPP/Sébastien Nogier  

Trois mois après l'installation de la nouvelle équipe municipale, les Marseillais guettent encore avec indulgence ses premiers pas. Olivia Fortin, quatrième adjointe dont l'intitulé de la délégation (modernisation, fonctionnement, transparence et qualité des services municipaux) en dit long sur l'ampleur des chantiers à venir, fait un constat lucide : « Il a fallu s'insérer dans le fonctionnement des instances techniques de la ville, tant qu'on ne les vit pas, on ne les connaît pas. On a ensuite été percutés par la crise sanitaire, puis il y a eu les problèmes de santé de Michèle Rubirola qui a dû s'arrêter trois semaines. Et en face, il y a l'impatience gigantesque et légitime des Marseillais qui nous ont élus pour le changement. »

Attendue sur des sujets brûlants

Jeudi soir, le Covid-19, pierre d'achoppement entre le gouvernement et les Marseillais, a fait une nouvelle fois irruption sur le Vieux-Port. En duplex depuis son bureau face au ministre Olivier Véran, en direct sur le plateau de « Vous avez la parole » sur France 2 installé à l'Orange Vélodrome, Michèle Rubirola, mal à l'aise face à la caméra, a dit sa « colère » face au « manque de moyens hospitaliers ». Une séquence un peu « lunaire » selon les internautes, gâchée par des problèmes techniques, qui pointe à nouveau les différends qui opposent la nouvelle maire à l'exécutif dans sa gestion de la crise sanitaire. Dernière illustration en date des éternelles tensions entre Marseille et Paris.

Les Marseillais l'attendent toutefois sur d'autres sujets tout aussi brûlants. Membre d'une association de riverains du VIIIe arrondissement qui s'inquiète des effets d'un gros projet immobilier qui va remuer le sous-sol pollué d'une ancienne usine, Roland Dadena est, lui, soulagé du changement d'interlocuteurs à l'hôtel de ville mais attend la suite : « Avant, la mairie Gaudin nous méprisait. Ce qu'on veut maintenant, c'est voir les adjoints et qu'on applique tout simplement la loi. » En première ligne dans la lutte contre la précarité et le logement insalubre, le directeur de la Fondation Abbé Pierre en Provence-Alpes-Côte d'Azur, Florent Houdmon, patiente : « Des signaux positifs ont été envoyés par la nouvelle équipe, mais il est impossible de juger en trois mois. On se basera sur les faits. »

A 64 ans, Michèle Rubirola porte sur ses larges épaules de sportive les espoirs de tout un peuple marseillais. « Notre problématique ici à Marseille, ce n'est pas de faire passer le Tour de France; nous, on a des écoles qui s'effondrent, il y a des gens à reloger. On veut mettre à l'abri les Marseillaises et les Marseillais », lance-t-elle. « Elle a une bonne image, analyse un journaliste local. Son entente avec son ex-rivale LR pour la mairie de Marseille, Martine Vassal, a rassuré. D'autant qu'elle n'a pas fait de déclarations tonitruantes sur les sapins de Noël ou sur le Tour de France comme d'autres maires écolos. » Combien de temps durera cette entente alors que Martine Vassal a conquis la métropole qui détient le pouvoir économique?

Une enfance entre matchs au Vélodrome et maoïsme

Marseillaise de la racine de ses cheveux jusqu'au bout des ongles, la maire de la deuxième ville de France habite le quartier du Rouet dans le VIIIe arrondissement où elle a grandi. De son jardin, on entend les clameurs des supporters de l'OM les soirs de match. Quand elle était petite, son père l'emmenait déjà voir les rencontres dans les virages du Stade Vélodrome. La maire de Marseille assiste aujourd'hui aux matchs avec la même ferveur. Sa vie est un roman populaire dont le décor ne pouvait être que Marseille. Chez les Rubirola, on aime passionné- ment le sport et la politique.

Son père, Joseph, d'origine catalane et napolitaine, est guichetier à la Sécurité sociale dans le civil. Dès qu'il repasse de l'autre côté du comptoir, il devient un militant de gauche acharné. Il rompt avec le PCF pour fonder en 1967 avec Jacques Jurquet le PCMLF (Parti communiste marxiste-léniniste de France), l'un des principaux partis maoïstes de l'époque. « J'étais petite, on recevait Pékin information. Il y avait marqué Rubirola France, ça arrivait à la maison. On passait les dimanches aux amitiés franco-chinoises, c'étaient des gens qui nous amenaient car on n'avait pas de voiture », raconte sa fille un demi-siècle plus tard.

Marseille, le 29 mai 2012. Michèle Rubirola avec les autres candidats EELV aux législatives, en compagnie de Noël Mamère et Daniel Cohn-Bendit. /PHOTOPQR/LA PROVENCE/MAXPPP/Guillaume Ruoppolo
Marseille, le 29 mai 2012. Michèle Rubirola avec les autres candidats EELV aux législatives, en compagnie de Noël Mamère et Daniel Cohn-Bendit. /PHOTOPQR/LA PROVENCE/MAXPPP/Guillaume Ruoppolo  

Le militant d'extrême gauche s'efforce de maintenir sa fille à l'écart des débats passionnés d'une époque dont elle ne garde aucune trace de dogmatisme mais plutôt le souvenir d'une « ouverture au monde et à l'autre ». Son père prône l'égalité femme-homme en n'arrêtant pas de citer Mao : « La moitié du ciel appartient aux femmes, c'est à elles de le conquérir. »

Féministe dans la pensée, cet homme du Sud a du mal à passer à la pratique chez lui. L'adolescente rééduque gentiment son maoïste de père : « Papa, tu es révolutionnaire, mais je trouve que tu n'aides pas beaucoup maman. » Peu après Mai 68, le responsable maoïste abandonne soudainement toute activité militante. « Je pense qu'il a eu des menaces, raconte Michèle Rubirola. Ce qui comptait avant tout pour lui, c'était la sécurité de sa famille. Je ne sais pas d'où venaient ces menaces, mon père a toujours été très secret là-dessus. »

Dans la première équipe mixte de l'OM à 13 ans

La gamine brille dans les sports collectifs. A 13 ans elle joue dans la première équipe mixte de football de l'OM. On veut la sélectionner pour des stages nationaux mais les « grandes » de 17 ans la prient d'attendre son tour. Elle bifurque vers le basket-ball et la voici leader de son équipe. A 17 ans, elle quitte le foyer familial pour aller vivre sa vie. Etudiante en médecine douée, on la retrouve externe dans le service du Pr Casanova à l'hôpital Houphouët-Boigny. Son interne n'est autre que Didier Raoult. Entre ces deux fortes personnalités, les accrochages ne sont pas rares, et le ton monte souvent très haut. Elle dessine un portrait saisissant du controversé infectiologue : « Une grande gueule, ingénieux, brillant, casse-couilles, il faut faire avec. »

L'étudiante en médecine est déjà une militante écologiste aguerrie qui est allée traîner ses baskets dans le Larzac et près du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, doublée d'une féministe convaincue qui conteste le folklore des carabins. La nuit, elle passe son temps à repeindre les murs des internats barbouillés de graffitis obscènes…

Avant de se lancer en politique, Michèle Rubirola a été une militante féministe, écologique, humanitaire.../DR
Avant de se lancer en politique, Michèle Rubirola a été une militante féministe, écologique, humanitaire.../DR  

Major de sa promo, elle n'a pas voulu passer l'internat. A 26 ans elle sera l'une des plus jeunes médecins de France à ouvrir un cabinet puis s'investit dans la médecine sociale dans les quartiers Nord et en tant que médecin de la Caisse primaire d'assurance maladie. Au passage, elle insiste pour tordre le cou à une infox tenace : « Non, je ne suis pas du tout anti-vaccin, mais je considère que onze valences vaccinales, c'est trop pour un bébé de 3-4 mois. On devrait reporter à l'adolescence des vaccins comme l'hépatite B. »

Elle parle vite, sans codes, sans filtre

« Elle est très attachante, très proche des gens. C'est une militante, pas du tout une politique spécialisée dans les coups de billard à trois bandes », commente l'ex-socialiste Rémy Bargès, attaché parlementaire du député proche de Hulot, François-Michel Lambert. Durant la campagne municipale, ses amis décident de pousser en avant sa personnalité avec une affiche qui interpelle : « Rubirola est là ». L'intéressée n'est pas très « fana », mais ça marche. « Les Marseillais l'ont choisie parce qu'elle leur ressemble », résume Olivia Fortin.

Une femme d'apparence ordinaire, normale aurait dit François Hollande. Elle parle vite, sans codes, sans filtre, ce qui détonne. « Le monde politique traditionnel est tellement normé que ça paraît extraordinaire de retrouver une femme normale à un poste important », s'enflamme Rémy Bargès. « Elle parle sans filtre, on en a besoin sinon on va crever », ajoute un avocat marseillais engagé à gauche. « On attend beaucoup d'elle, elle ne cherche pas à faire une carrière politique, elle incarne ce grand renouveau qu'attendaient les Marseillais », confirme Camille Ball, une avocate dégoûtée par le fonctionnement des appareils politiques phocéens.

Un unique mandat

Le duo que forme Rubirola avec son premier adjoint socialiste Benoît Payan alimente les gazettes. On scrute la rivalité, la lutte pour le pouvoir. « Il n'y a pas plus opposé, note un familier de l'hôtel de ville. L'un est un pur politique, bon orateur, compétent et brillant, l'autre une militante non dogmatique qui ne se destinait pas à être maire et a annoncé qu'elle ne ferait qu'un seul mandat. Entre eux, le ton monte parfois très vite, à la marseillaise, et cinq minutes après, ils rigolent ensemble. » Le tandem s'est formé en 2015 quand ils se sont fait élire ensemble dans le canton de Marseille-1. « Chacun a ses qualités et ses défauts, explique Rubirola. On fonctionne bien ensemble, je pense qu'on est complémentaires. On a de l'affection l'un pour l'autre, ce n'est pas toujours évident en politique. »

Marseille, le 26 mars 2015. Benoît Payan, actuel premier adjoint, et Michèle Rubirola lors de la campagne pour les élections départementales. /Pierre Ciot
Marseille, le 26 mars 2015. Benoît Payan, actuel premier adjoint, et Michèle Rubirola lors de la campagne pour les élections départementales. /Pierre Ciot  

Ceux qui parient sur son effacement au profit de Benoît Payan pourraient être déçus. « Ceux qui croient que c'est une femme qu'on peut mettre de côté commettent une lourde erreur », avertit David Cormand, l'ancien secrétaire national des Verts. Rubirola revendique un fonctionnement non vertical avec ses adjoints, tous de fortes personnalités qui se sont autonomisés par rapport à leurs partis d'origine.

A l'image de Rubirola qui, après avoir été « suspendue » d'EELV pour avoir choisi le Printemps marseillais, a été, comme elle dit en souriant, « désuspendue »… « Elle nous laisse une capacité propositionnelle pour s'engager dans ce qu'on croit », souligne un adjoint. Au nom de la transparence, la maire a annoncé qu'elle avait subi une opération chirurgicale, tout en opposant un « secret médical » total sur sa nature. Elle se fixe comme objectif d'éradiquer le népotisme et le clientélisme au cours de son seul et unique mandat. A Marseille, ce serait un exploit.

Bio express

28 juillet 1956 : naissance à Marseille (Bouches-du-Rhône).

1969 : A 13 ans, elle intègre la première équipe de football mixte de l’Olympique de Marseille.

1973 : elle entame des études de médecine à la faculté des sciences médicales et paramédicales de l’université Aix-Marseille.

2002 : Elle rejoint les Verts après trente années de militantisme écologiste, féministe et altermondialiste.

2007 : candidate aux législatives dans la Ve circonscription des Bouches-du-Rhône.

29 mars 2015 : Elle est élue conseillère départementale EELV pour le canton de Marseille-1.

4 juillet 2020 : elle devient la première femme maire de Marseille sous la bannière du Printemps Marseillais.