Le jour «maudit» où le roi de France a fait arrêter le pape

1303. Entre le roi Philippe le Bel et le vieux pape Boniface VIII, tous deux jaloux de leur pouvoir, rien ne va plus. Un duel au sommet, jusqu’à l’impensable, le jour où une expédition française s’empare de l’évêque de Rome !

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 Anagni (Italie), le 7 septembre 1303. Venu pour participer à son arrestation, Sciarra Colonna tente de gifler le pape Boniface VIII (chromolithographie de la fin du XIXe   siècle).
Anagni (Italie), le 7 septembre 1303. Venu pour participer à son arrestation, Sciarra Colonna tente de gifler le pape Boniface VIII (chromolithographie de la fin du XIXe siècle).  Bianchetti/Leemage

Le pape François arrêté en pleine nuit au Vatican? Cette folle rumeur s'est répandue sur les réseaux sociaux le week-end dernier. Qu'affirmait-elle? Que le FBI américain avait interpellé, le samedi 9 janvier, le souverain pontife, visé par « 80 chefs d'accusation, dont trafic d'enfants ». Et ce alors que la place Saint-Pierre était plongée dans le noir après une coupure d'électricité massive (là aussi fictive : les caméras qui la surveillent s'étaient juste mises en mode nocturne). Cette fake news, démentie dès le dimanche 10 janvier par l'apparition du pape devant les caméras, est l'œuvre de la sphère conspirationniste QAnon.

Il faut lever la tête pour deviner la citadelle fortifiée d'Anagni, dont l'ombre se dessine dans la nuit du 6 au 7 septembre 1303. Réveillés par les cloches qui ont sonné l'alarme, les habitants accourent. « Mort au pape Boniface ! Vive le roi de France ! », entendent-ils dans le cortège d'armures. La foule assiste au spectacle, interdit devant cet acte inimaginable : on va s'en prendre au pape !

C'est dans cette résidence située à 50 km au sud de Rome que Boniface VIII, bientôt septuagénaire, s'est mis au vert pendant les chaleurs brûlantes de l'été. Il y respire un air plus sain, au propre comme au figuré : à Anagni, Benedetto Caetani (de son vrai nom) est chez lui, dans son fief familial. A l'abri de ses ennemis jurés — les Colonna, les Odini, et bien d'autres — qui le soupçonnent d'avoir éjecté Célestin V du trône pontifical en 1294 pour s'y asseoir.

La haine du roi de France

Même en cas de danger, la population d'Anagni formera un cordon sanitaire, se persuade le vieux prélat. Mais cueillie à froid au cœur de la nuit, elle ne bronche pas devant le défilé des soldats recrutés par Guillaume de Nogaret, dont la bannière à la fleur de lys claque au vent.

Portrait de Philippe IV le Bel, roi de France de 1268 à 1314. Peinture de Jean-Louis Bezard (1799-1881).Josse/Leemage
Portrait de Philippe IV le Bel, roi de France de 1268 à 1314. Peinture de Jean-Louis Bezard (1799-1881).Josse/Leemage  

A seulement 33 ans, celui-ci est devenu le principal conseiller de Philippe IV « le Bel », après une ascension aussi spectaculaire que celle qui le mène au palais papal. Sa maîtrise du droit, comme son habileté à monter des coups tordus, l'ont rendu indispensable auprès du Capétien. C'est lui qui, quelques mois plus tôt, a instruit un terrible dossier à charge contre Boniface, l'accusant de meurtre, de dépravations sexuelles, d'enrichissement, et — tant qu'on y est — d'hérésie. Boniface, conclut le rapport, a sali sa mission divine et trahi le Christ. Vu les charges — montées de toutes pièces, même si le prélat est notoirement corrompu —, c'est le bûcher qui l'attend !

Pourquoi tant de haine entre le souverain de la « fille aînée de l'Eglise » et le chef du monde catholique ? Elle a commencé en 1296, quand Philippe, en mal d'argent, a levé un nouvel impôt sur le clergé, à la fureur de Boniface, qui considère le roi comme un vassal. Sa tiare, estime-t-il, doit coiffer toutes les couronnes du monde chrétien. Or Philippe entend régner sans partage chez lui. La querelle fiscale ne va plus finir de s'envenimer, jusqu'au point de non-retour.

Devancer l'excommunication

Le plan français est de traduire Boniface devant un concile (normalement l'apanage du pape). Encore faut-il lui mettre la main dessus, lui signifier ses crimes devant témoins, et lui notifier sa convocation au procès. Nogaret, qui a reçu carte blanche de Philippe, file au printemps de l'autre côté des Alpes pour sa mission secrète, et passe l'été à liguer ensemble les (très) nombreux ennemis de l'héritier de saint Pierre.

Mais le 2 septembre, tout s'accélère quand le conseiller a vent de la bulle d'excommunication que ce diable de pape s'apprête à promulguer le 8 septembre contre le roi de France. Si la foudre pontificale s'abat, le tort causé à Philippe, petit-fils de Saint Louis, sera colossal. La tache indélébile. Et tout concile contre le chef de l'Eglise sera vain. Nogaret doit prendre les devants, et vite ! Avec l'aide d'un chef de la famille Colonna, il recrute une armée de 2 000 fantassins et cavaliers. Le commando se met en route pour Anagni.

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Dans la citadelle, c'est la stupeur. Le pape se réveille et son cauchemar commence. Après une courte trêve, l'assaut est donné le 7 septembre à 15 heures. Les soldats retrouvent le vieux Boniface dans sa chambre, assis sur le trône pontifical avec tous les attributs de sa puissance : sa tiare, les clés de saint Pierre… « Voici mon cou, voici ma tête », clame-t-il avec aplomb, déterminé à « mourir en pape ».

Le pape est provisoirement sauvé

Colonna s'en serait donné à cœur joie sans l'intervention de Nogaret. Lequel n'a nullement l'intention de tuer le souverain, mais de lui signifier sa prochaine comparution. C'est chose faite mais, déjà, les habitants d'Anagni se ressaisissent. « A mort les étrangers ! », hurlent-ils. Le temps se gâte pour Nogaret qui doit fuir en laissant son « butin » derrière lui. Le pape est provisoirement sauvé… mais ce coup de force l'a brisé. Lui qui rêvait de devenir le maître du monde n'est plus qu'un vieillard humilié et rongé par le chagrin. A bout de forces, il s'éteint le 11 octobre.

Le pape Boniface VIII (1230-1303), peinture anonyme du XVIIIe siècle.Aisa/Leemage
Le pape Boniface VIII (1230-1303), peinture anonyme du XVIIIe siècle.Aisa/Leemage  

Deux ans plus tard, un pape français, Clément V, monte sur le trône de saint Pierre, qu'il déménagera en 1309 en Avignon. Dans l'affaire d'Anagni, l'attitude de Philippe le Bel a été « bonne et juste », assurera-t-il, comme pour absoudre ce dernier de son incroyable raid contre le chef de l'Eglise. Le triomphe est donc total pour le roi de fer. Mais il ne va pas durer…

La légende des « Rois maudits »

Oublions ici l'histoire pour la légende. Car après le coup de force contre le pape, une prophétie, émise par l'évêque de Sion (Suisse), aurait paraît-il circulé : « Par une inspiration divine, je sais que le roi de France sera condamné par Dieu […] ses fils et lui perdront leur royaume… »

Cette malédiction revient quelques années plus tard dans la bouche suppliciée de Jacques de Molay, grand maître du puissant ordre des Templiers, condamné à mort en mars 1314 après une nouvelle machination de Nogaret. « Le malheur s'abattra bientôt sur ceux qui nous condamnent à tort. Dieu vengera notre mort », aurait hurlé le Templier sur le bûcher. Inventé ou pas, l'anathème sera repris par Maurice Druon dans sa célèbre saga sur les « Rois maudits ».

Revenons à l'histoire : Philippe le Bel meurt en novembre 1314. Ses trois fils suivront assez rapidement, et la dynastie capétienne s'éteindra en 1328. Alors, doublement maudit ?