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La retraite à 60 ans, le dilemme de Marine Le Pen

Certains cadres du RN la poussent à profiter de la crise économique pour renoncer à cette promesse de campagne. Pour l’heure, elle n’a pas pris de décision.

 La présidente du RN a défendu la retraite à 60 ans lors des campagnes présidentielles de 2012 et 2017.
La présidente du RN a défendu la retraite à 60 ans lors des campagnes présidentielles de 2012 et 2017. LP/Olivier Lejeune

Dans un bar de plage de Fréjus le 5 septembre dernier, Marine Le Pen l'assure : son programme économique « n'est pas le même que celui de monsieur Mélenchon ». « Je vais m'atteler à lever un certain nombre d'ambiguïtés », promet la candidate déjà déclarée à la présidentielle. Pourrait-elle donc renoncer à sa promesse de revenir à la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations, l'interroge une journaliste. La présidente du RN se crispe et répond que cette mesure, qu'elle a défendue en 2012 et 2017, est toujours « tenable et faisable » à ses yeux. Fermez le ban?

Pas si simple. En interne, plusieurs cadres du parti poussent pour que Marine Le Pen change de position dans la perspective de la prochaine présidentielle. Car positionner à 60 ans l'âge légal de départ à la retraite (contre 62 ans aujourd'hui avec 43 annuités pour les salariés nés après 1973) reviendrait à rétablir la situation telle qu'elle existait avant la réforme Woerth de 2011. Et rétablir un symbole mitterrandien, comme un clin d'œil à l'électorat de gauche. « Nous sommes plusieurs à penser que, comme la question de la sortie de l'euro en 2017, le sujet des retraites soit son nouveau sparadrap du capitaine Haddock », souffle un élu RN.

Une promesse que le RN évaluait en 2017 à 17 milliards d'euros (mais que l'institut Montaigne évaluait lui à 27 milliards d'euros) qui agirait, selon certains, comme une mesure repoussoir pour l'électorat de droite que le RN souhaite conquérir. « On sait bien que ce sont les personnes âgées qui votent le plus, elles veulent être sûres que leurs retraites seront bien payées », met en garde un RN pour qui ce sujet n'a rien d'anecdotique : « On ne parle pas du taux de TVA sur les petits pois, là ! »

« Sur le fond, la position n'est pas tenable »

« C'est possible que Marine Le Pen lève un peu le pied sur ce sujet, croise les doigts un autre responsable. Sur le fond, la position n'est pas tenable et stratégiquement, ça installe l'idée selon laquelle nous ne serions pas en phase avec les enjeux économiques. » La crise sociale serait justement l'occasion de faire évoluer la position du parti sur le sujet, estiment les tenants de cette option. Car, pour financer sa mesure en 2017, Marine Le Pen promettait de faire baisser de 3 points le taux de chômage pour rapporter 25 milliards d'euros supplémentaires dans les caisses des pouvoirs publics. « Avec la crise, les comptes sociaux sont dans le rouge. Ça nous permet donc de modifier notre projet sans perdre la face », avance un partisan du changement.

« Ce n'est pas prioritaire de changer, rétorque le vice-président du RN Jordan Bardella. Le sujet de la retraite est un faux procès qui nous est fait par la droite financière pour avoir une bonne excuse de voter plutôt Macron que Marine Le Pen. » Lui-même et les partisans du statu quo rappellent qu'avec 40 annuités pour toucher un taux plein, la majeure partie des Français partiraient à la retraite bien après 60 ans dans les faits. Le numéro 2 du parti préfère mettre la focale sur la lutte contre la fraude sociale car « on ne peut pas toujours demander les efforts aux mêmes ». Tout juste reconnaît-il que le maintien des régimes spéciaux des cheminots « peut prêter à discussion ». Hors de question pour l'heure de donner l'impression que Marine Le Pen tournerait le dos à son électorat populaire.

Reste que le sujet met mal à l'aise certains. « Ça ne doit pas être un sujet essentiel dans la campagne, esquive un cadre. Mieux vaut se positionner sur les sujets de civilisation. Si elle est élue présidente de la République, elle prendra le temps de consulter les organisations syndicales et les Français à ce sujet… » Une temporisation qu'avait déjà choisie Marine Le Pen en 2017. Après avoir promis la retraite à 60 ans « dans les deux premiers mois de son mandat », elle avait fini par évoquer un retour probable « à la fin du quinquennat » et à la condition de « retrouver la voie de l'emploi ». « Elle consulte sur le sujet et est en train de se faire une religion en ce moment mais comme elle est pragmatique, elle évoluera », parie un parlementaire RN. Même l'un de ses plus proches reconnaît : « Les gens savent que Marine Le Pen n'est pas une nazie mais se disent encore : Quid de mon fric si elle arrive au pouvoir ? »