Esclavage : le trop discret passé négrier du Havre

Créée durant l’été, l’antenne havraise de l’association Mémoires et partages milite pour que l’ancien port négrier fasse plus rapidement la lumière sur ce tragique passé.

 Les membres havrais de l’association Mémoires et partages regrettent la discrétion et l’état du mémorial où une simple plaque rappelle le passé négrier de la ville.
Les membres havrais de l’association Mémoires et partages regrettent la discrétion et l’état du mémorial où une simple plaque rappelle le passé négrier de la ville. LP/Laurent Derouet

Devant le musée Malraux au Havre (Seine-Maritime) et face à la mer, la plaque inaugurée en 2009 par Antoine Rufenacht pour évoquer le passé négrier de la Cité océane se fait discrète. Beaucoup trop aux yeux des membres de l'association Mémoires et partages, dont une antenne a été créée durant l'été avec à sa tête Anaïs Gernidos. « Mais là on peut davantage peser dans le débat d'une façon collective », assure celle qui depuis son arrivée au Havre dans les années 1970 s'intéresse à la question de l'identité et à la place de la communauté afro-antillaise dans sa ville.

Fondée à Bordeaux – autre grand centre du commerce triangulaire - par l'essayiste Karfa Diallo, l'association milite pour redonner vie à la mémoire du passé négrier de la France. « On ne construit pas un avenir commun en niant le passé mais au contraire en le regardant droit dans les yeux », assure celui qui a intégré le conseil d'orientation de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage en 2019. Lui aussi trouve qu'au Havre, « on est très loin du compte ».

La ville promet un espace dédié avant la fin du mandat

A Bordeaux, un parcours sous forme de visite guidée permet aux habitants de renouer avec ce passé douloureux. Au Havre, les membres de Mémoires et partages ont eux aussi créé le leur. « Mais les bombardements de 1944 ont détruit presque toutes les traces de cette histoire, ce qui explique sans doute un peu pourquoi Le Havre a mis longtemps à s'intéresser à la question », constate Anaïs Gernidos, qui martèle que « ce n'est pas une raison pour ne pas aller plus vite ».

En 2018, une pétition avait d'ailleurs été lancée pour créer un lieu de mémoire revenant sur cette période. « Aujourd'hui, seule une petite pièce de la Maison de l'armateur, qui appartenait à un de ceux qui ont fait fortune grâce à la traite négrière, aborde ce passé. C'est très insuffisant », continue Anaïs Gernidos qui s'en est déjà ouverte auprès de Jean-Baptiste Gastine, l'ancien maire du Havre devenu 1er adjoint d'Edouard Philippe.

Lui préfère pointer tout le chemin parcouru. « Cette plaque, symboliquement placée à la sortie du port de commerce, est le premier signe tangible de la volonté des élus de traiter cette question sensible. Depuis, les archives municipales ont fait un gros travail pour mettre à la disposition des enseignants un ensemble de documents, des universitaires se sont intéressés au sujet… »

En ce qui concerne ce lieu qui pourrait aborder de façon détaillée le passé négrier du Havre, l'élu s'engage : « On prévoit d'y consacrer un vaste espace au sein de l'hôtel Dubocage de Bléville, un musée qui appartient à la Ville, avec l'ensemble des documents en notre possession et ceux qui nous avons acquis récemment. Notre objectif, c'est de le faire avant la fin du mandat actuel ».

Pas de déboulonnage ou de rues débaptisées

Une bonne nouvelle pour Anaïs Gernidos et les membres de l'association, qui ne règle pas l'une de leurs dernières revendications concernant les plaques de rue où figurent les noms des plus gros armateurs, qui ont affrété entre 500 et 600 navires au temps où l'esclavage était autorisé. « Et même après 1815 – date laquelle la traite des noirs en France est interdite, NDLR -, ou 1848 avec son abolition », rappelle Karfa Diallo. « Jules Masurier par exemple a continué bien après. Lui, c'était une crapule. Ce qui ne l'a pas empêché d'être maire quelques années plus tard… C'est pourquoi, symboliquement, il nous paraît important de débaptiser cette rue qui lui rend hommage au Havre ».

Une demande à laquelle Jean-Baptiste Gastine ne souscrit pas. « On ne renommera pas, tout comme on ne déboulonnera pas de statue », insiste l'élu, catégorique. Il ne ferme en revanche pas la porte à la création de plaques pour expliquer qui étaient Begouën, Boulongne, Eyriès ou encore Massieu de Clerval, autant de noms qui sont les derniers témoins de ce terrible passé.

A noter que le vendredi 2 et le samedi 3 octobre l'association Mémoires et partages propose une visite sur le thème du Havre négrier.