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Ecole à la maison, déconfinement… Jean-Michel Blanquer, dans l’enfer de Grenelle

Le ministre de l’Education, engagé avec le déconfinement des écoles dans l’une des opérations les plus complexes jamais menées à ce poste, barre par vents contraires, en froid avec Matignon, mais sûr de la confiance de Macron.

 Jean-Michel Blanquer comptabilisera le 17 mai, six jours après le début du déconfinement, trois ans à la tête du ministère de l’Education nationale.
Jean-Michel Blanquer comptabilisera le 17 mai, six jours après le début du déconfinement, trois ans à la tête du ministère de l’Education nationale.  LP/ Philippe Lavieille

C'était il y a quelques mois. Autant dire un siècle. Dans le monde d'hier, avant le coronavirus, il planchait en secret sur la publication d'un livre pour l'été sur la laïcité, thème qu'il comptait préempter pour aider Emmanuel Macron dans sa reconquête du pouvoir en 2022. Le Covid-19 a fait valser ces beaux débats sur le « séparatisme ». Congelé les plans de l'exécutif. Et bombardé le soldat Jean-Michel Blanquer aux avant-postes de l'une des opérations les plus complexes jamais menées par l'Education nationale. De la réouverture des écoles dépendra en grande partie le succès, ou l'échec, du déconfinement.

En regard, la colère des profs contre la réforme des retraites semble un heureux souvenir… Facteur aggravant, Blanquer se retrouve à barrer par vents contraires, en froid polaire avec Matignon. Mardi midi, des éclats de voix ont émaillé la réunion des directeurs de cabinet conduite par Benoît Ribadeau-Dumas, le redouté bras droit d'Edouard Philippe. « Le dir-cab de Jean-Michel s'est fait déglinguer ! » souffle une source dans l'exécutif, appuyée par de multiples autres qui, toutes, évoquent « une soufflante monumentale ».

Il vit cette crise en mode «commando»

En cause : le matin même, le ministre a dévoilé à l'Assemblée les pistes de travail pour le déconfinement des écoles, en trois dates échelonnées du 11 au 25 mai. En voyant les bandeaux défiler sur BFMTV, le cabinet du Premier ministre a bondi. « Ribadeau a rappelé au dir-cab de Blanquer qu'on travaillait sur des hypothèses », précise l'entourage du Premier ministre, qui jure que ces réunions sont toujours « très amicales ».

Voire : l'anecdote a fait le tour des cabinets ministériels et vitrifié tout le monde. Blanquer inclus, qui vit cette crise en mode « commando », et s'est senti totalement conforté deux jours plus tard lorsque les annonces surprises de l'Elysée sont venues confirmer ses propos. « Le président avait demandé aux ministres leur copie pour mardi. Il a été le bon élève du président ! » relève un proche, avec la voix innocente d'un premier communiant.

Ça n'a pas toujours été le cas. Le 12 mars au matin, invité sur France Info, le ministre assène, sûr de son fait, que la fermeture totale des établissements scolaires n'a pas été envisagée. Ça ne s'est jamais produit, de fait, pas même pendant la guerre.

Le soir venu, discret coup de fil : Macron l'informe que ce sera la principale annonce de son allocution. Humilié devant 25 millions de Français… Cuisant. « Le président est en mode guerre, Blanquer a pris une balle », relativise un membre de la garde de fer élyséenne. Autour du ministre, on n'en tient pas rigueur au chef de l'Etat, au contraire : c'est le conseil scientifique, dit-on, qui aurait changé radicalement de doctrine en cours de journée.

Pas assez politique, Jean-Michel Blanquer, qui vit mal les attaques de ses congénères et les critiques sur les réseaux sociaux, qu'il ne peut s'empêcher de consulter? Il n'a pas les codes de ce marigot. Longtemps, les politiques expérimentés ont regardé cet ancien haut fonctionnaire, promis à une brillante carrière, avec la délectation d'un entomologiste observant un papillon se brûler les ailes.

«J'ai plus de cicatrices que de peau»

En réunion, il a parfois cette drôle de formule, qui dit tout de son état d'esprit : « J'ai plus de cicatrices que de peau ». Ses ambitions n'ont pas aidé. « Il a un peu cherché. Au bout d'un an, après avoir eu sa loi – il y tenait – il a eu un peu la grosse tête et des rêves de plus gros ministère, voire plus… » confie un parlementaire ami. De là date son placement sous surveillance par Matignon, où l'on n'aime guère les têtes qui dépassent. Blanquer l'a compris, et muscle son jeu.

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Le déclic? Le tsunami qui s'est abattu sur lui cet automne. Le 13 octobre, il pense enfoncer une porte ouverte lorsqu'il déclare que le voile islamique n'est « pas souhaitable dans notre société ». Une conviction profonde chez ce hussard de la République, ami d'enfance de François Baroin, autre grand défenseur de la laïcité. Résultat : fracture ouverte dans la majorité. Ça l'a scarifié. « Mithridatisé », comme il dit parfois.

Dans la foulée, il constitue autour de lui une petite équipe de députés. Avant le confinement, il les réunissait régulièrement pour parler idées. Proche des sociologues Edgar Morin ou Alain Touraine, il travaillait aussi à élargir le cercle des intellectuels autour du président. « C'est en étant dans le cambouis qu'on prend de l'épaisseur. Certains s'y enfoncent. Pas lui », salue le député apparenté LREM et vallsiste Francis Chouat, qui s'est rapproché de lui.

Brigitte Macron, sa première fan

« Il a pris goût à la politique, même s'il n'a pas la peau très dure. Il s'est endurci, il a compris qu'il fallait des alliés », glisse un fidèle. Un temps isolé au gouvernement, il s'est rapproché de Jacqueline Gourault (Territoires) – une très proche de François Bayrou, avec qui il échange – ou de Jean-Yves Le Drian. Sans oublier Brigitte Macron, ancienne professeure de française, sa première fan. « Si la politique c'est de prendre des risques, il est en train de gagner ses galons », salue Clément Reyne du cabinet de conseil WeMean, ancien du cabinet de Xavier Darcos à l'Education.

Le 17 mai, six jours après le début du déconfinement, il fêtera ses trois ans en poste. Alors que les couloirs du gouvernement bruissent intensément de rumeurs de remaniement, lui reste serein. Sauf surprise ou ratage majeurs, « il ne bougera pas, ce n'est même pas un sujet », enterre un intime du président. Les amis de Blanquer confessent un rêve : le voir rester Rue de Grenelle si Emmanuel Macron était réélu, et battre ainsi dès l'année prochaine le record de durée détenu par François Bayrou — quatre ans et deux mois — et égaler peut-être sa performance de servir Edouard Balladur et Alain Juppé. Deux Premiers ministres.