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Diplomatie : entre Macron et Erdogan, le torchon brûle

La France a renforcé sa présence militaire ce jeudi en Méditerranée orientale, pour épauler la Grèce face aux velléités de la Turquie. Entre Paris et Ankara, alliés sur le papier, les rapports ne cessent de s’envenimer.

 Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron (ici en 2018) enchaînent les passes d’armes depuis plusieurs mois.
Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron (ici en 2018) enchaînent les passes d’armes depuis plusieurs mois.  MaxPPP/EPA/Maxim Shipenkov

A force de se chercher, ces deux-là vont finir par se trouver… C'est un peu le sentiment qui domine en observant le tensiomètre grimper dangereusement entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan. Ce jeudi, le Turc a accusé son homologue de vouloir « rétablir l'ordre colonial » au Liban. Et n'a pas versé dans l'hommage pour qualifier la visite du Français la semaine dernière dans Beyrouth dévasté : « Nous, ce n'est pas faire le spectacle devant les caméras qui nous intéresse. » Ambiance…

Le Liban, sous domination ottomane (pendant 4 siècles) puis française (pendant 25 ans), n'est qu'un prétexte de plus aux tensions entre les deux pays. Jeudi toujours, c'est Macron qui s'est indigné après la mort de deux officiers irakiens, tués par un tir de drone turc dans le nord de l'Irak, où Ankara frappe sans relâche ses ennemis kurdes du PKK.

Mais c'est en Méditerranée que la crise diplomatique est la plus inquiétante entre ces deux… alliés de l'Otan devenus comme chien et chat. En cause? Le pétrole, toujours leader pour faire jaillir les tensions géopolitiques! La situation s'est brutalement tendue lundi après la décision d'Ankara d'explorer − avec navire spécialisé et flottille militaire pour l'accompagner − les gisements gaziers autour de l'île de Kastellorizo, dans les eaux territoriales grecques (dont les frontières sont contestées de longue date par la Turquie).

Jeudi, Emmanuel Macron a volé au secours de la Grèce en annonçant qu'il renforçait sa présence militaire dans cette partie de la mer Egée. Un porte-hélicoptères (en route pour aider le Liban) et une frégate ainsi que deux Rafale y ont été « temporairement » déployés pour « faire respecter le droit international ». « Face à Erdogan qui fonctionne au rapport de force, Emmanuel Macron est convaincu qu'il n'y a pas d'autre méthode possible que de hausser le ton, justifie-t-on à l'Elysée. La Turquie est censée être un allié, or elle ne démontre pas une attitude d'alliée. On ne peut pas à la fois être dans l'Otan et réagir comme un ennemi des membres de l'Otan. »

Hydrocarbures, guerre civile en Libye, crise des migrants…

Si Erdogan a semblé dans la journée calmer le jeu en assurant que la « solution en Méditerranée orientale passe par le dialogue », il a prévenu hier qu'une attaque contre un navire turc cherchant des hydrocarbures dans une zone disputée de la Méditerranée se payerait au « prix fort ». Il a aussi assuré qu'il ne « laissera aucun pays empiéter sur ses droits », en visant la Grèce mais aussi la France, qui dénonce régulièrement les provocations turques dans la Grande Bleue.

Le président français l'avait ainsi accusé de « violer » la souveraineté de la Grèce et de Chypre. « Les ambitions régionales de la Turquie en Méditerranée orientale et centrale se traduisent par une dégradation rapide de l'environnement stratégique des Européens, dont les flottilles sont très limitées, et qui doivent de plus en plus se débrouiller sans les Américains », décrypte Thomas Gomart, directeur de l'institut français des relations internationales (Ifri).

Sur un autre dossier brûlant, la guerre civile en Libye, Macron avait évoqué fin juin, en termes très peu diplomatiques, la responsabilité de la Turquie, soupçonnée d'envoyer en douce des soldats et des armes au camp qu'elle soutient. Il faut dire que trois semaines plus tôt, un navire de guerre turc avait « tenu en joue » une frégate française qui s'apprêtait contrôler un navire suspect. Vous avez dit escalade?

Libye, hydrocarbures en Méditerranée, frappes contre les Kurdes, chantage aux réfugiés syriens en Turquie qu'Erdogan menace de « lâcher » en Europe, entrisme auprès de la communauté turque de France des Frères musulmans (dont Erdogan est proche)… Les contentieux ne manquent pas, et Macron est parfois bien seul à ferrailler contre l'homme fort d'Ankara : rares sont les pays membres de l'UE à vouloir se mettre la Turquie à dos, « sans les Etats-Unis pour jouer les garde-fous, reprend Thomas Gomart. Raison pour laquelle il faut être particulièrement vigilant avec la dégradation de la relation bilatérale Paris - Ankara. »