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Des ministères aux conseils d’administration : pourquoi les entreprises raffolent des politiques

L’ancien Premier ministre Édouard Philippe intégrera prochainement le conseil d’administration de l’entreprise Atos. Il est loin d’être le premier. Décryptage.

 L’ancien Premier ministre Edouard Philippe rejoindra prochainement le conseil d’administration de l’entreprise Atos.
L’ancien Premier ministre Edouard Philippe rejoindra prochainement le conseil d’administration de l’entreprise Atos. LP/Frédéric DUGIT

C'est au cœur de l'été que tout aurait été ficelé. Une « connaissance commune » d'Élie Girard, PDG d'Atos, et d'Édouard Philippe a une petite idée en tête, à en croire l'entourage de l'ex-Premier ministre : et si ce dernier, qui a quitté les ors de Matignon le 3 juillet dernier, se rapprochait du monde de l'entreprise? Les deux intéressés sont avisés de ce projet et se montrent à l'écoute. Il ne faudra que quelques semaines pour que celui-ci se concrétise. Mardi, Édouard Philippe a ainsi confirmé auprès des Échos sa nomination à venir en tant qu'administrateur indépendant de la société de services informatiques française.

Il est loin d'être le seul dans ce cas. Ces dernières années, plusieurs anciens ministres, qu'ils soient de droite ou de gauche, ont répondu favorablement aux avances de grands groupes français ou internationaux. Deux jours plus tôt, on apprenait l'entrée au sein du CA de Huawei France de Jean-Marie Le Guen, ancien secrétaire d'Etat entre 2014 et 2017.

« Aider Huawei à devenir une entreprise française »

Ce dernier nous explique avoir été approché par Jean-Louis Borloo, lui-même nommé administrateur de l'équipementier télécom chinois en 2016. Un poste qu'il a quitté au tout début du mois de juillet, ce qui avait déclenché une vague de rumeurs sur sa possible nomination à Matignon en lieu et place d'Édouard Philippe, avant que Jean Castex ne soit finalement nommé.

Mais qu'est ce qui peut bien pousser nos anciens responsables politiques ou ceux en sommeil à passer des salons ministériels aux salles de réunion des plus grandes entreprises ? « Huawei fait partie des leaders mondiaux des technologies de communication, explique Jean-Marie Le Guen, qui n'occupe aujourd'hui plus aucun mandat public. C'est un projet très stimulant. Au-delà des attributions communes à tout administrateur indépendant, je serai aussi là pour aider Huawei à devenir une entreprise française en France. »

Le chemin est encore long. Un certain degré de méfiance pèse aujourd'hui sur cette entreprise, partiellement mise à l'écart dans nos contrées du marché de la 5G, un an après que la loi dite « anti-Huawei », qui instaure un régime d'autorisation préalable d'exploitation d'équipements dans les réseaux, a été définitivement adoptée. Aux Etats-Unis, l'entreprise a été placée sur liste noire, ce qui lui vaut l'interdiction d'intégrer dans ses smartphones les services de Google.

« Reprendre pied dans la vie professionnelle »

Élu pour la première fois député en 1988, Jean-Marie Le Guen dispose d'un solide - c'est un euphémisme - carnet d'adresses. Lui résume ainsi ses nouvelles fonctions : « Avec les responsabilités qui m'ont été confiées et l'expérience qui est la mienne, je peux aider Huawei à mieux comprendre la France et à être mieux compris ». Auprès de qui ? « Je vais beaucoup échanger avec vous, les journalistes, mais aussi des industriels, des think-tanks, et aussi des responsables politiques. »

Dans le cas d'Édouard Philippe, ce choix de revenir dans la sphère privée ne serait selon ses proches qu'un retour à ses premières amours. « Dans ses projets post-Matignon, il y avait évidemment pour lui l'engagement personnel pour Le Havre, mais aussi l'envie de reprendre pied dans une vie professionnelle, défend un proche. Il a longtemps travaillé comme avocat, puis chez Areva. » Mais pourquoi Atos? « Pour les enjeux très industriels de cette entreprise et de souveraineté, poursuit-on. Cela correspond plus à ses valeurs et à son parcours que d'autres entreprises plus financières par exemple. »

L’ancien ministre Jean-Marie Le Guen rejoint le conseil d’administration de Huawei France. LP/Olivier Corsan
L’ancien ministre Jean-Marie Le Guen rejoint le conseil d’administration de Huawei France. LP/Olivier Corsan  

Ces beaux récits suffisent-ils à écarter toute polémique sur cette pratique qui tend à prendre de l'ampleur en France ? Non, répond le sociologue Paul Lagneau-Ymonnet, sociologue, maître de conférence à Dauphine et auteur avec François Denord du Concert des puissants (Raisons d'agir). « Il s'agit en France d'un phénomène plus récent que le pantouflage de hauts fonctionnaires dans la sphère privée, même si on parlait déjà sous la IIIe République de « députés d'affaires » pour qualifier un certain mélange des genres », argue-t-il. Le phénomène n'est pas assez fréquent pour établir de véritables statistiques mais cela a été fait dans d'autres pays où la pratique est plus courante. Au Canada par exemple, la professeure Saïdatou Dicko a démontré que la présence de responsables politiques dans les conseils d'administration permet de remporter plus de contrats publics. »

Si cette règle se vérifiait en France, Fleur Pellerin, ancienne ministre de la Culture et de la communication aurait sans nul doute contribué aux bonnes affaires de bien des entreprises, elle qui est successivement entrée au sein des conseils d'administration de Schneider Electric, KLM, Talan, Reworld Media, Devialet ou Naver France. L'ancien président de la République Nicolas Sarkozy a quant à lui rejoint il y a quelques semaines les conseils d'administration de deux holdings de son ami Stéphane Courbit, Financière Lov et Lov Group Invest. En 2016, la justice s'était penchée sur des voyages en jet privé de l'ex-chef de l'Etat facturés à cette dernière société Lov Group. Elle avait prononcé un non-lieu. Nicolas Sarkozy siégeait déjà par ailleurs au CA d'Accor, présidé par un autre ami, Sébastien Bazin, et des casinos Barrière, propriétaire du Fouquet's, où il avait fêté sa victoire à l'élection présidentielle 2017.

Contrôles de la HATVP

N'oublions pas non plus l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, administrateur chez Pierre & Vacances. Une voie toute tracée pour celui qui révélait en avril 2018 que l'inauguration par le groupe du Center Parcs du Bois aux Daims dans la Vienne constituait son meilleur souvenir de sénateur. L'émission Complément d'enquête révélait alors que sur les 300 millions d'euros de coût du projet, Pierre & Vacances n'a déboursé qu'un peu plus de 30 millions d'euros. L'Etat, la région Poitou et le département de la Vienne avaient supporté la moitié des dépenses. Dans quelques années, l'entretien des installations reviendra à la charge du contribuable. Logique, selon l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac, qui assimilait face caméra l'activité du parc à celle d'un service public.

Ces nominations au sein des conseils d'administration ne sont toutefois pas exemptes de tout contrôle. Le 8 septembre dernier, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique se réunissait pour examiner le cas d'Édouard Philippe. L'ancien pensionnaire de Matignon devra en effet rendre compte de ses activités jusqu'à trois ans après la fin de son mandat. « La Haute autorité vérifie si l'activité envisagée pose des difficultés de nature pénale ou déontologique, nous indique-t-on. Lorsqu'elle identifie de telles difficultés, elle peut rendre un avis d'incompatibilité, qui empêche la personne d'exercer l'activité envisagée, ou de compatibilité avec réserves, dans lequel elle impose des mesures de précaution de nature à prévenir le risque pénal et déontologique ».

C'est exactement ce qu'il s'est passé avec la nomination d'Édouard Philippe au sein du conseil d'administration d'Atos. Parmi les contraintes imposées :

  • Ne pas accepter de mandat spécial qui le mettrait en situation d’entretenir des liens quelconques avec les services de l’Etat.
  • S’abstenir de toute démarche en faveur de cette société auprès des services placés sous l’autorité directe du Premier ministre et des membres du Gouvernement.
  • Se déporter de toute discussion et décision concernant la société ATOS dans le cadre de ses fonctions de maire du Havre.

Ce cadre posé par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique est-il suffisant ? Paul Lagneau-Ymonnet y voit un problème presque philosophique. « Des entreprises comme Atos font prévaloir des intérêts privés en les incarnant ou en les faisant porter par quelqu'un qui a représenté l'intérêt général, et dont la carrière politique n'est sans doute pas terminée. Vous trouverez toujours des déontologues qui trouveront la casuistique suffisante pour justifier ces situations. Mais concrètement : qu'est-ce que cette entreprise achète en recrutant Édouard Philippe, si ce n'est sa capacité à peser, soit pour remporter des appels d'offres, aider dans la prospection commerciale, infléchir les règles du marché ou peser dans la conception du cadre légal ? »

« On apprend en entreprise des méthodes dont la gestion politique peut utilement s'inspirer, rétorque un proche d'Édouard Philippe. J'ai plutôt l'impression que les trois années à Matignon ont donné le sentiment d'une bonne organisation et ce n'est pas sans lien avec la culture d'entreprise du Premier ministre et de son cabinet. »

Jetons de présence

La frontière entre privé et public se serait donc évaporée, au point que tout ne serait plus qu'affaire de compétences. « C'est l'argument constant des politiques qui rejoignent le privé, balaie Paul Lagneau-Ymonnet. En n'envisageant que la question des compétences, on ne réfléchit pas aux intérêts qu'on mobilise lorsque l'on travaille dans le public ou le privé. Exposés aux formes régulières de vie dans une société, une collectivité ou une organisation, on acquiert des automatismes (de penser, de maintien de son corps, d'action) que les sociologues nomment dispositions et que les pédagogues appellent « savoir-être ». Ces manières caractéristiques de sentir, de juger et d'agir sont au moins aussi importantes que les compétences moins difficiles à objectiver. Entre un tireur d'élite et un tueur à gage, ce n'est pas la capacité à faire mouche qui fait la différence, mais bien plutôt les dispositions qui font que l'un sert son pays quand l'autre vend, aux plus offrants, ses services. »

Mais alors, pourquoi les responsables politiques se lancent-ils dans ces entreprises? D'une part, ils sont évidemment rémunérés pour leur présence aux conseils d'administration, par le jeu des jetons de présence. « Évidemment que vous attendez d'être rémunéré pour le travail que vous faites, ça entre en ligne de compte », nous confie avec franchise Jean-Marie Le Guen. Sur son seul mandat chez Schneider Electric, Fleur Pellerin, qui n'a pas répondu à nos sollicitations, avait ainsi touché plus de 100 000 euros sur un an, selon les informations de L'Express en avril 2019. C'était plus que Nicolas Sarkozy, qui touchait près de 80 000 euros. Plus aussi que l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, qui siège au CA de LVMH (propriétaire du Parisien).

Une autre raison pourrait pousser des responsables politiques à franchir le pas : l'acceptation du grand public. « Édouard Philippe considère, et ses précédentes nominations le confirment sans doute, qu'il ne sera pas sanctionné par les électeurs ou l'opinion publique. Ça ne lui a jamais posé de problème jusqu'alors et ça ne lui en posera sans doute pas à l'avenir. »