Crise du Covid-19, islamisme, Barack Obama… ce que lisent les politiques

Les récentes lectures des ténors politiques permettent de comprendre quelles sont leurs réflexions et préoccupations du moment. Décryptage.

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 Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile-de-France, a dévoré «Les territoires conquis de l’islamisme» du sociologue Bernard Rougier.
Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile-de-France, a dévoré «Les territoires conquis de l’islamisme» du sociologue Bernard Rougier. REA/Marta Nascimento

À l'automne 2019, l'ex-porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, se plonge dans « U4 », quadrilogies sur un monde postapocalyptique décimé à 90 %… par un virus. Quelques mois plus tard, le Covid-19, bien réel celui-là, bouleverse la planète. Il s'immisce désormais sur les tables de chevet ou dans les liseuses des responsables politiques sans que cela ne doive plus rien au hasard, ni à des œuvres de fiction. Dis-moi ce que tu lis… Je te dirai ce qui te taraude, ce que tu cherches à comprendre ou à anticiper.

Et au premier chef, cette crise sans précédent. Si Marine Le Pen a lu « Je ne tromperai jamais leur confiance » que lui a envoyée son auteur, l'anesthésiste-réanimateur et élu LR Philippe Juvin, les écologistes Yannick Jadot et Eric Piolle, rivaux à la présidentielle, mais aussi Xavier Bertrand, ont opté pour « Où suis-je? Leçons du confinement à l'usage des terrestres » du sociologue Bruno Latour.

« Une réflexion sur un retour à l'essentiel au regard des temps de changement que nous vivons actuellement, explique le maire EELV de Grenoble. Soit, nous les vivons comme une période de restrictions et d'oppression, soit ils nous permettent de bouger. » Le délégué général de LREM Stanislas Guerini a lui jeté son dévolu sur « Inconfinables ? Les sans-abri face au coronavirus » du sociologue Julien Damon, avec lequel il a notamment beaucoup échangé sur la question du « capital jeune ».

Populisme

À droite, la crise est aussi identitaire et civilisationnelle. Le président (LR) d'Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez s'est passionné pour « Le rêve de l'assimilation : de la Grèce antique à nos jours » de Raphaël Doan, qui montre que « Rome se pète la figure quand elle renonce à l'assimilation » avec l'édit de Caracalla. L'ancien président de LR a aussi lu l'uchronie de Laurent Binet « Civilizations », qui imagine l'Europe envahie au XVIe siècle… par les Incas !

« Choc des civilisations » aussi pour le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau avec le célèbre livre de Samuel Huntington. « C'est un livre qui a été caricaturé mais qui est anticipateur sur l'arrogance de l'Occident, l'affirmation de soi de la Chine et l'intolérance de l'islam et qui permet de comprendre le basculement du monde », glisse-t-il. Jean Castex est, pour sa part, en train de lire « Le prophète et la pandémie », que lui a envoyé Gilles Kepel et dans lequel l'islamologue développe son concept de « djihadisme d'atmosphère ». Valérie Pécresse a dévoré « Les territoires conquis de l'islamisme » du sociologue Bernard Rougier, que la région Ile-de-France a contribué à financer.

Pour comprendre « les mécanismes à l'œuvre dans l'islamisme et le populisme, notamment le rôle de l'insécurité économique », l'écologiste Yannick Jadot s'est intéressé à « L'islam, une religion française » de Hakim El Karoui tout comme à l'ouvrage collectif « Les origines du populisme ».

Comprendre le Brexit

Un populisme qui interpelle de nombreux politiques. Outre Laurent Wauquiez, fana d'histoire, qui a lu « Quand Rome inventait le populisme » (encore de Raphaël Doan), l'eurodéputé LREM et conseiller du président Stéphane Séjourné, s'attelle à la lecture en ce moment du « Siècle du populisme » de Pierre Rosanvallon. « C'est une bonne synthèse pour comprendre l'idéologie qui se cache derrière ce terme, qui est devenu, à force de l'utiliser, une expression galvaudée et érodée », explique-t-il.

Responsable du pôle idées de LREM et secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, Clément Beaune vient de finir « Le cœur de l'Angleterre » de Jonathan Coe. Une fiction certes mais « qui raconte le malaise britannique au moment du Brexit ». De ces lectures qui donnent « matière à réflexion sur les erreurs de l'histoire, les erreurs politiques, les fragilités de la société, la fragilité de l'Europe ». Un malaise que Bruno Retailleau et Xavier Bertrand analysent à travers « Le temps des gens ordinaires » du géographe Christophe Guilluy, un must à droite. Une « analyse originale », selon Retailleau, sur le « divorce entre les élites et la classe moyenne ».

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Dans ce monde troublé, Valérie Pécresse s'interroge sur le rôle du politique en lisant « Comment gouverner un peuple roi ? » du philosophe Pierre-Henri Tavoillot. Un traité d'art politique qui « explique comment convaincre dans une démocratie très compliquée où chaque citoyen est penseur via les réseaux sociaux ». En attente sur sa table de chevet, « Infantilisation », du libéral Mathieu Laine qui interroge le rôle de l'Etat.

Convaincu à l'inverse que « nous sommes arrivés au bout d'un cycle néolibéral », Jean-Luc Mélenchon s'est plongé dans « L'Entraide, l'autre loi de la jungle » de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. Le leader LFI y puise de nouvelles raisons de croire que face à « la loi du plus fort », l'altruisme, la coopération, la solidarité et même la bonté sont les seules valeurs susceptibles de servir de socle à un nouveau monde.

Obama et Trotski

Dernières valeurs sûres pour les politiques, les mémoires et biographies de leurs illustres aïeux. Si le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a opté pour celles de son lointain prédécesseur, Jean-Pierre Chevènement, « Qui veut risquer sa vie la sauvera », la socialiste Anne Hidalgo, comme Eric Piolle, ont choisi celles de Barack Obama. « Ce n'est pas un homme seul, note la maire socialiste de Paris, il a besoin d'être dans un collectif pour construire son projet politique. »

Quant à François Bayrou, il vient de terminer celles de… Léon Trotski. « C'est aussi fort qu'un roman, incroyablement révélateur sur ce qu'est une révolution et comment les révolutionnaires se font marginaliser et rejeter par de plus habiles tactiquement… », souffle le président du MoDem. Laurent Wauquiez vient, lui, de terminer la biographie de De Gaulle, du Britannique Julian Jackson. « Je suis marqué par l'hallucinante solitude de De Gaulle et sa magnifique façon d'inverser le cours de l'histoire entre 1942 et 1944 », confie-t-il. Pour tenter de faire écho à sa propre trajectoire ?