Covid-19 : la fermeture des frontières dans l’UE, un sujet très épineux

L’Allemagne envisage de fermer ses frontières avec la Moselle, département durement touché par les variants jugés plus contagieux. La France tente d’obtenir des dérogations. Et la Commission européenne s’inquiète.

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L'Allemagne n'a pas hésité à annoncer la fermeture de ses frontières avec des zones considérées comme étant à risque, pour limiter la propagation du virus sur son territoire. Au grand dam de l'Union européenne.
L'Allemagne n'a pas hésité à annoncer la fermeture de ses frontières avec des zones considérées comme étant à risque, pour limiter la propagation du virus sur son territoire. Au grand dam de l'Union européenne. Reuteurs/Ralph Brock

Le covid-19 serait-il en train de menacer les principes fondateurs de l’Union européenne ? Du moins l’un des plus essentiels, à savoir la libre circulation des personnes ? Ce lundi encore, le préfet des Alpes-Maritimes a annoncé le renforcement des contrôles aux frontières avec l’Italie. Mais c’est aussi (surtout ?) vers l’Allemagne que les regards se tournent désormais, alors que la fermeture de la frontière avec la Moselle est envisagée, dans l’espoir de limiter la propagation du virus et de son variant dit sud-africain, très présent dans le département.

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Côté allemand, on ne badine pas avec le sujet. Ces dernières semaines, le pays n’a pas hésité à fermer sa frontière avec la République Tchèque ou encore le Tyrol Autrichien. De quoi inquiéter quelque peu en France, le gouvernement craignant notamment que les transfrontaliers, qui ont besoin pour certains de traverser quotidiennement le Rhin, ne soient rapidement plus en mesure de le faire. Ces derniers jours, les autorités françaises ont multiplié les initiatives, prenant notamment la plume, pour tenter d’éviter ce scénario. À l’Elysée, on indique ce lundi soir que les contacts sont constants sur le dossier. « Le président de la République s’est entretenu tout récemment avec Angela Merkel, le dialogue s’effectue également au niveau ministériel, il est ininterrompu. Le président a déjà fait part de sa volonté d’éviter des fermetures semblables à celles de la première vague, complètes, qui seraient dommageables pour l’Europe. C’est d’autant plus vrai que cette frontière a aussi une dimension symbolique. »

Inquiétude, encore, à la Commission européenne, où l’on se rend bien compte qu’en matière de liberté de circulation, le temps n’est pas vraiment à l’harmonie. « Nous avons rencontré des difficultés dès la première vague épidémique », reconnaît auprès du Parisien Didier Reynders, le commissaire en charge de la justice à Bruxelles. Devant la « cacophonie » qui régnait alors et selon ses propres dires dans l’espace européen, il avait écrit au tout début du mois de septembre à l’ensemble des Etat membres afin de coordonner au mieux les restrictions en cette période de crise sanitaire, sur la base de critères communs.

« Ça suffit ! »

Sur le papier, franche réussite. Quelques semaines plus tard, tous donnaient leur aval à une recommandation diffusée finalement le 13 octobre dernier. « Les citoyens ne comprenaient pas quelles règles s’appliquaient pour rejoindre tel ou tel pays. Ce que nous avons proposé, c’est l’établissement d’une carte commune, mise à jour tous les jeudis, qui catégorise les différentes zones en fonction du degré de circulation du virus », défend le commissaire. Aux couleurs verte, orange et rouge est venu s’ajouter ce mois-ci le « rouge foncé », pour tenir compte de la propagation des variants en Europe. « Le message de cette recommandation était de dire aux pays membres de prendre toutes les mesures nécessaires en fonction des couleurs, y compris pour dissuader les voyages dans les situations les plus difficiles, sans pour autant fermer les frontières ». À Bruxelles, on tient à rappeler que toute restriction de liberté se doit d’être nécessaire, proportionnée et non discriminatoire. « Il est parfaitement possible d’imposer des contraintes lourdes, assume-t-on. Rien n’interdit d’aller partiellement ou totalement jusqu’au confinement, une mesure qui ne discrimine personne. »

Le message n’est pas passé comme escompté. Seuls sept pays membres de l’UE ont pleinement joué le jeu. Au point que la Commission européenne a jugé bon la semaine dernière d’écrire une nouvelle fois à tous les pays membres, pour rappeler l’existence de ces outils. Ce courrier a fait suite à une virulente prise de becs entre Berlin et Bruxelles, le 14 février dernier, après l’annonce des fermetures « sèches » de certaines frontières allemandes. « Ca suffit ! », a tancé auprès du quotidien Bild le ministre allemand de l’Intérieur Horst Seehofer, en renvoyant ouvertement aux critiques émises contre la Commission européenne sur la lenteur de la campagne de vaccination. La Commission « a commis assez d’erreurs » comme cela « et devrait nous soutenir plutôt que nous mettre des bâtons dans les roues avec ses conseils », lançait-il alors. Contacté, le ministère de l’Intérieur allemand n’a pas répondu à nos sollicitations.

Un nouveau courrier transmis ce lundi à l’Allemagne

« La fermeture des frontières n’a pas beaucoup de sens, rétorque Didier Reynders, qui s’approprie la désormais célèbre formule « le virus n’a pas de frontières ». Déjà parce que la situation épidémique varie fortement au sein même des pays membres. On sait très bien qu’aujourd’hui certains franchissent la frontière simplement pour faire leurs courses, à 5 kilomètres de chez eux. Réfléchir en termes de vieilles frontières, qui n’ont plus vocation à perdurer, n’a pas lieu d’être. Il faut agir en fonction des zones de circulation du virus. »

Le commissaire, qui tient à rappeler que le contexte électoral qui bat son plein de l’autre côté du Rhin suscite des débats « virulents », y voit aussi un impératif de santé publique. « Au-delà du transport de produits alimentaires, il est clair que la fermeture des frontières aurait freiné les livraisons de vaccins. Qu’aurions-nous dit devant des files de chauffeurs poids lourd bloqués aux frontières ? On nous accuse déjà d’avoir pris plus de temps que la Grande-Bretagne sur les vaccins, ce qui est vrai. Mais il ne faut pas oublier la nécessité de rassurer les populations sur les conditions de la vaccination, vous le savez très bien en France. C’est un enjeu majeur de la réussite de la campagne. Je rappelle que nous avons réussi sur les vaccins à éviter la course entre les Etats membres, ce que nous constatons malheureusement sur les frontières. »

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Dans l’attente des décisions qui seront finalement prises par Berlin, la Commission européenne a, selon nos informations, décidé d’envoyer ce lundi une nouvelle lettre administrative « détaillée » à l’Allemagne et à cinq autres pays : la Belgique, le Danemark, la Finlande, la Suède et la Hongrie. Une fois de plus, il s’agit d’enjoindre ces pays membres à s’en tenir aux recommandations acceptées en octobre dernier. Un message qui devrait être répété mardi lors du conseil des Affaires générales et lors du prochain conseil européen. Car après les vaccins et les frontières, d’autres sujets potentiellement épineux se présenteront forcément aux Etats membres. À commencer par le dossier des certificats de vaccination.