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Confinement et culture : dans la tourmente, Roselyne Bachelot se bat

Seul le poste de ministre de la Culture pouvait la motiver à revenir sur le devant de la scène politique. Mais Roselyne Bachelot n’imaginait pas qu’il lui faudrait faire face à un second confinement…

 « On sent que sa solide expérience lui permet de savoir où et comment obtenir les moyens pour son secteur », note le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal.
« On sent que sa solide expérience lui permet de savoir où et comment obtenir les moyens pour son secteur », note le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal. AFP/Stéphane de Sakutin

Evidemment, elle imaginait un retour en politique beaucoup plus gai. Quand Roselyne Bachelot a accepté la proposition d'Emmanuel Macron en juillet dernier, elle ne pensait pas se retrouver au bout de quelques mois à gérer des concerts annulés, des festivals qui tombent à l'eau, des cinémas fermés. Avec l'épidémie, la voilà propulsée dans la gestion de crise permanente. Alors, l'ancienne ministre de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy enchaîne les visioconférences depuis son domicile parisien. Et part sur le terrain pour remonter le moral des troupes.

Jeudi dernier, elle fait une halte sans caméras au théâtre du Châtelet, à Paris. La ministre de la Culture assiste à l'enregistrement de « Symphonissime », une émission de France télévisions où un orchestre de musique classique réinterprète des tubes. Si les spectacles sont prohibés, les captations et les répétitions demeurent autorisées. La salle est donc vide. Mais il y a du monde en coulisses. Masque sombre sur le visage, elle salue la chanteuse Jane Birkin qui sort de scène. Puis, Patrick Fiori. Elle discute avec Carla Bruni. Dans les loges, elle laisse des mots manuscrits à certains artistes. L'art des petites attentions…

2 milliards d'euros pour la culture dans le plan de relance

« Roselyne Bachelot sait très bien parler aux artistes et les traiter », commente un conseiller ministériel. Elle ne les cajole pas qu'avec des paroles. Elle a obtenu un budget en progression de 5 %. « On sent que sa solide expérience lui permet de savoir où et comment obtenir les moyens pour son secteur », note le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal. Elle a aussi décroché une enveloppe considérable de deux milliards d'euros pour la culture dans le plan de relance. En guise de comparaison, le secteur du sport n'a reçu que 120 millions d'euros sur deux ans.

Devant la gravité de la situation, l'ex chroniqueuse télé broie parfois du noir. La nuit du 14 octobre, elle ne trouve pas le sommeil. La décision du chef de l'Etat d'instaurer un couvre-feu est si lourde de conséquences. Comment en atténuer l'impact? Le lendemain, elle tente d'obtenir un assouplissement des règles. Elle milite dans nos colonnes pour que les tickets de cinéma ou de théâtre servent d'attestation pour rentrer après 21 heures. Elle se pose en « médiatrice entre le monde de la culture et le gouvernement ». Jean Castex ne veut rien savoir. « Il faut que les règles soient les mêmes pour tout le monde », assène-t-il.

Qu'à cela ne tienne. Lors du Conseil des ministres suivant, Roselyne Bachelot hausse le ton. Ses collègues assistent, stupéfaits, au coup de gueule. « Les conséquences seront calamiteuses pour les métiers de la culture, s'emporte-t-elle, par le biais d'une visioconférence. Ce n'est pas possible, ce n'est pas juste ». Furibarde, elle réclame davantage d'aides. Bruno le Maire intervient : « Ne t'inquiète pas, je vais reprendre cela à mon niveau », lui lance le ministre de l'Economie, qui exerce la tutelle sur le ministère du Budget. Les deux transfuges de la droite se connaissent bien. Tous les étés, ils dînent ensemble dans le Sud-Ouest. Quelques heures plus tard, elle décroche 115 millions d'euros supplémentaires. « Nous avons besoin de culture, peut-être encore plus pendant cette crise », justifie-t-elle.

« Il y a enfin quelqu'un à la barre »

Arrive ensuite le confinement. Une épreuve encore plus rude pour la ministre. Les commerces jugés non essentiels baissent le rideau. « A sa place, j'aurais exigé que les librairies restent ouvertes, j'aurais mis ma démission dans la balance, j'en aurais fait un symbole, grince un ancien ministre de la Culture. Ajoutons à cela, l'image des rayons de livres fermés dans les supermarchés. Catastrophique! » Étonnamment, Roselyne Bachelot n'en fait pas un casus belli. « Elle a été ministre de la Santé, elle ne balaie pas d'un revers de main les restrictions sanitaires », rappelle l'un de ses collègues du gouvernement. En coulisses, elle se bat en revanche pour que l'Etat prenne en charge les frais d'expédition des livres commandés dans les librairies indépendantes. Après plusieurs jours de négociations avec Bercy, elle obtient gain de cause.

Cette fana d'art lyrique sait jouer de son poids politique. Bien que son espace médiatique se soit réduit avec la crise sanitaire, Roselyne Bachelot reste la ministre la plus populaire du gouvernement. Elle arrive même en troisième position des personnalités préférées des Français après Edouard Philippe et Nicolas Hulot, dans le dernier baromètre de l'Institut Elabe. Quel contraste! Rue de Valois, elle succède à Françoise Nyssen, puis Franck Riester, qui n'avaient pas su imprimer leur marque.

« On sent une différence de style appréciable »

Roselyne Bachelot soigne sa différence. Alors que Jean Castex a pris position contre ceux qui poussent les Français à « s'autoflageller, à regretter la colonisation », la ministre de la Culture soutient au contraire, dans l'Opinion, que la « colonisation est un crime, une barbarie », à laquelle « nous […] avons pris notre part ». Au Parlement, elle fait avancer le dossier de la restitution d'œuvres d'art au Bénin et au Sénégal. Une voix sûre d'elle.

« On sent une différence de style appréciable, s'exclame le patron d'une grande institution culturelle. Il y a enfin quelqu'un à la barre, avec du répondant et qui connaît les dossiers. Quelle malchance si l'épidémie devait réduire sa capacité d'action ! »

Vendredi, Roselyne Bachelot a annoncé à l'Assemblée nationale qu'elle allait relancer le « Pass culture », en le généralisant à l'ensemble des personnes de 18 ans. Ce « Pass » de 500 euros était une promesse de campagne du chef de l'Etat. Il était censé offrir la possibilité aux jeunes d'acheter des livres ou des places de concert pour leur inoculer le virus de la culture. Depuis 2017, il n'a fait l'objet que d'une timide expérimentation dans quelques départements. Prête à participer à la campagne d'Emmanuel Macron en 2022, Roselyne Bachelot reprend le flambeau. En bon soldat. Pas rancunière vis-à-vis de celui qui l'a fait replonger dans la vie publique.