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Attentat de Conflans : «La colère est là, mais la société encaisse de manière résignée»

Après l’assassinat de Samuel Paty, le politologue Jérôme Fourquet constate que si les Français sont inquiets, ils semblent «prendre acte du caractère quasi-inévitable de ce type d’attaque».

 Jérôme Fourquet appelle les pouvoirs publics à être inflexible avec les structures qui soutiennent l’islam radical et propagent des messages de haine contre la République.
Jérôme Fourquet appelle les pouvoirs publics à être inflexible avec les structures qui soutiennent l’islam radical et propagent des messages de haine contre la République. LP/Arnaud Journois

Jérôme Fourquet est directeur du département « Opinion et Stratégie d'Entreprise » de l'Ifop et auteur de « L'archipel français » (Le Seuil 2019). Dix jours après l'assassinat de Samuel Paty, il pointe le risque d'une accoutumance de la société à ces drames, rendant potentiellement impossible de s'attaquer à la racine du problème.

En 2015, la France avait été durement éprouvée par les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Celui de Conflans vient-il simplement rajouter à l'horreur, ou peut-il changer quelque chose dans l'esprit des Français ?

JERÔME FOURQUET. Vous évoquez les attentats de 2015, mais il y en a eu hélas de très nombreux depuis. Et souvent, un pas supplémentaire dans l'horreur a été franchi. Les attentats de Nice, Magnanville, Saint-Etienne-du-Rouvray, la préfecture de police de Paris… forment une litanie macabre depuis plusieurs années. A ce stade, deux scénarios sont désormais possibles. Soit on considère qu'il s'est passé quelque chose de particulier à Conflans-Sainte-Honorine, compte tenu de la victime, du modus operandi, et on a un basculement de l'opinion. Soit on se situe, hélas, dans la poursuite de cette série et les réactions dans la société française, comme dans l'appareil d'Etat, ne seront pas radicalement différentes de ce que nous avons connu jusqu'à présent.

Tout semble indiquer qu'il y a une prise de conscience, non ?

Certains éléments laissent à penser que oui : on a observé une mobilisation comme on n'avait pas eu depuis longtemps, sur la place de la République à Paris et dans différentes villes, puis cet hommage national rendu par le président accompagné par un discours extrêmement ferme au sommet de l'Etat. Il semble y avoir une prise de conscience de la gravité de la menace qui impliquerait donc de changer de braquet. Mais des éléments accréditent l'autre hypothèse.

Lesquels ?

On mesure à l'Ifop la façon dont est perçue l'intensité de la menace terroriste par la population. Quelques jours après l'attaque, 39% des Français considéraient qu'elle est très élevée. Ce résultat est logiquement en hausse. Mais plus globalement, on constate sur la longue période depuis l'été 2017, une tendance à la baisse régulière de la perception de cette menace par nos concitoyens. Notre société semble s'habituer ou prendre acte du caractère quasi-inévitable de ce type d'attaque. On apprend à vivre avec cette menace. Aujourd'hui, les Français sont inquiets, mais collectivement moins qu'ils ne l'étaient en 2015, par exemple.

Comment cela s'explique ?

Entre autres parce qu'il y a d'autres sujets de préoccupation très forts : l'épidémie, la crise économique, la question climatique. Le terrorisme devient une problématique parmi d'autres. La société française réagit sans doute aussi comme ça, parce qu'heureusement, la fréquence de ces attaques et le bilan humain n'a pas été très élevé depuis deux ans. La douleur est très profonde, la colère est là, mais la société encaisse de manière résignée. Tout se passe comme si on assistait à une « fait diversisation » des attentats (NDLR : les attaques sont perçues comme des faits divers).

Vous parlez d'un changement nécessaire de braquet. C'est-à-dire ?

Le changement de braquet concerne l'intensité de la riposte des pouvoirs publics, mais aussi de nature de cibles de cette riposte. Jusqu'à présent, ils se sont concentrés sur une réponse policière et sécuritaire sur le haut du spectre — les individus sur le point d'agir ou qui encourageant certains à le faire. Ils surveillent également étroitement les 10 000-20 000 individus qui sont les fameux « fichés ». Mais il existe une troisième strate, composée de centaines de milliers d'individus qui soutiennent les idées de l'islam radical et peuvent relayer des appels à la haine sur les réseaux sociaux, faire du lobbying intrusif vis-à-vis des pouvoirs publics, pour demander des horaires aménagés à la piscine ou déstabiliser une équipe enseignante par exemple. Face à ce phénomène, l'ensemble de l'appareil étatique — les préfectures, l'éducation nationale, les services sociaux — doit adopter une stratégie de harcèlement administratif et fiscal contre les structures qui propagent cette idéologie : associations, collectifs, commerces etc. Elles ne sont pas liées à des entreprises terroristes, mais propagent un discours de haine et d'hostilité envers les lois de la République.

Emmanuel Macron a aussi dit que le combat devait être « éducatif et culturel »…

Beaucoup d'enseignants interrogés récemment ont témoigné d'avoir le sentiment d'être laissés seuls en première ligne. Cette bataille éducative et culturelle passe par un changement d'attitude de la hiérarchie de certaines administrations, et de rompre avec le mot d'ordre « pas de vague », pour soutenir tous les fantassins de la République en première ligne. Une enquête de l'Ifop en 2018 montrait qu'un tiers des enseignants s'était déjà autocensuré pour ne pas avoir de problème sur les questions de laïcité.

Comment reconquérir cette partie de la population qui se dit, comme l'indiquent vos sondages, en accord avec les idées islamistes ?

Avant de les reconquérir, il faut déjà faire en sorte qu'ils ne gagnent pas de terrain. Dans un deuxième temps, il faut une contre-offensive. La stratégie peut être de proposer des contre modèles : promouvoir et mettre en valeur l'ascension républicaine de toute une partie des enfants de l'immigration, qui à bas bruit, sont pour beaucoup d'entre eux dans des parcours d'intégration républicaine, en étant enseignants, infirmières, cadres, élus de la République. Il faut déconstruire le discours islamiste qui dit : « La République ne veut pas de vous. »

Cet attentat peut-il avoir des répercussions électorales ?

La question qui se pose, c'est : tout aussi ignoble que soit cet attentat, est-ce qu'il restera durablement dans la mémoire vive de nos concitoyens au moment de voter en 2022, ou est-ce que d'autres thématiques prendront le pas ? S'il n'y a pas de nouveaux attentats, il se peut que d'autres sujets (l'économie, le climat) reprennent le dessus. Si de nouveaux attentats ont lieu juste avant, il pourrait y avoir un effet. On a un précédent avec les régionales de 2015, qui eurent lieu quelques semaines après le Bataclan. Nos sondages avaient mesuré que le RN avait connu une hausse de deux à trois points dans ce contexte.