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Attaque de Conflans : pour Cazeneuve, «on a voulu abattre un symbole de la République»

L’ancien Premier ministre, en première ligne lors de la vague d’attentats de 2015, explique en quoi «on a franchi un cap» avec l’assassinat de l’enseignant de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

 Selon Bernard Cazeneuve, ex-ministre de l’Intérieur, «on s’en est pris aussi au sanctuaire qu’est l’école».
Selon Bernard Cazeneuve, ex-ministre de l’Intérieur, «on s’en est pris aussi au sanctuaire qu’est l’école». LP/ Stéphane Vaquero

Bernard Cazeneuve connaît bien la question du terrorisme islamiste pour y avoir été confronté, lors de la vague de 2015-2016, quand il était ministre de l'Intérieur. Le socialiste se démarque de ce qu'il nomme « l'islamo-gauchisme ».

Le mode opératoire de l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine rappelle celui de Saint-Quentin-Fallavier (Isère), en 2015, où un homme avait décapité son employeur. On se souvient de votre émotion très vive alors. La mort de Samuel Paty a-t-elle remué chez vous des sentiments personnels ?

BERNARD CAZENEUVE. Oui, j'ai de nouveau éprouvé un grand chagrin. Je sais aussi que les Français n'ont jamais autant conscience du trésor que constitue leur unité que lorsque des terroristes cherchent à la mettre à mal, avec une extrême violence. Je pense aussi qu'avec cet attentat, on a franchi un cap : en assassinant un enseignant qui voulait, à travers un débat sur les caricatures, faire un cours sur la liberté d'expression, on a voulu abattre un symbole de la République. On s'en est pris aussi au sanctuaire qu'est l'école. Car l'école est précisément le lieu au seuil duquel on laisse toutes les croyances philosophiques, religieuses, personnelles, héritées de la tradition familiale, pour entrer dans le lieu sacré de la connaissance, qui forge le libre arbitre.

En cinq ans, la situation ne s'est donc pas améliorée ?

La situation est très différente de celle qui prévalait il y a cinq ans. Avec l'affaiblissement de l'Etat islamique en Irak et en Syrie, les terroristes ne disposent plus des mêmes moyens pour organiser des attaques massives en Europe et ailleurs dans le monde. Depuis 2013, des efforts considérables de rehaussement des moyens des forces de sécurité et de renseignement ont été accomplis et des dispositions législatives nouvelles ont été adoptées, comme l'incrimination individuelle pour terrorisme, la fermeture des sites Internet qui appellent au terrorisme ou la loi relative au renseignement … Cette action volontariste a permis d'éviter de nombreux attentats.

Ils n'ont pas pour autant cessé…

Il y a aujourd'hui des actes de violence individuelle, commis par des personnes radicalisées dans des territoires qui, depuis de nombreuses décennies, se sont éloignés de la République. L'altération lente de principes fondamentaux comme la laïcité, certaines petites lâchetés et concessions médiocres face au communautarisme, au moment des élections locales notamment, ont abîmé le pacte républicain et affaibli le vivre ensemble.

A quelles «petites lâchetés» pensez-vous ?

Cela concerne des formations politiques dont les élus se sont compromis pour gagner les élections municipales ou entretenir des clientèles électorales afin d'être réélus. Il y a aussi l'islamo-gauchisme qui regarde avec les yeux de Chimène certaines organisations communautaristes qui ont en elles une défiance, pour ne pas dire une forme de haine de la République. Cette mouvance cherche à accréditer l'idée que la République est une machine à exclure et à discriminer certains citoyens, que la police est raciste par essence.

A force de véhiculer ce type de discours à longueur d'interviews ou en les distillant subtilement à la faveur d'une propagande malsaine sur les réseaux sociaux, on finit par instiller dans l'esprit d'une partie de la jeunesse que la violence est légitime, puisque la révolte est juste. Ce discours entretient au sein de la République les ferments de la confrontation la plus grande et de la division la plus totale. Or, la gauche humaniste est historiquement le contraire de cela puisqu'elle a pour ambition de voir la République prendre dans ses bras tous ses enfants et qu'elle l'invite à progresser toujours plus vers l'égalité réelle.

VIDÉO. Conflans-Sainte-Honorine: des centaines de personnes rendent hommage à Samuel Paty

Faut-il renforcer l'arsenal législatif pour lutter contre ce terrorisme individuel ?

Même si le risque a beaucoup baissé en intensité, nous subirons d'autres actes terroristes. Pour les éviter autant que faire se peut, il faudra continuer à faire monter en puissance le renseignement territorial et à renforcer la capacité d'analyse des signaux faibles, annonciateurs d'une volonté de passage à l'acte d'individus radicalisés. Il faudra également poursuivre la coopération européenne en matière de lutte antiterroriste, mais aussi intensifier la lutte contre l'islamisme en multipliant les initiatives conjointes au sein du G5 Sahel, en matière de renseignement notamment. Le gouvernement actuel poursuit cette action, comme ceux qui ont agi par le passé sous l'autorité de François Hollande.

La loi sur «le séparatisme» qui doit être dévoilée le 9 décembre sera-t-elle utile ?

J'attendrai le texte définitif pour en faire une analyse scrupuleuse et honnête. Il faudra regarder pour chacune des dispositions prévues celles qui existaient déjà dans d'autres textes. Par exemple, la loi de 1905, dans son article 31, pénalise les pressions qui peuvent être exercées au nom d'une religion sur un individu en portant atteinte à sa liberté de conscience ou à son libre arbitre. Dire qu' on met fin aux imams détachés est fort bien, à condition d'expliquer précisément qui assurera la formation des imams en France et dans quelles conditions. Nous pourrions ainsi multiplier les exemples. Face à l'islamisme, prendre de nouveaux textes contenant des dispositions qui existaient déjà et qui n'étaient pas appliquées, ne contribue jamais à les rendre davantage applicables, mais seulement à démontrer l'impuissance de l'Etat.

C'est dangereux ?

Lorsque la République est attaquée, si on se contente des effets escomptés de la communication, en convoquant des concepts et des mots pour faire la démonstration qu'on est doté d'une volonté plus grande que celle de ses prédécesseurs, ou que tout ce qui est pertinent et utile a commencé avec soi seul, on prend un risque. Celui de perturber la nécessaire continuité de l'action publique qui est la condition de son efficacité, mais aussi la nécessaire unité politique, car celle-ci suppose toujours une grande humilité.

Certains élèves considèrent que montrer les caricatures de Mahomet ne relève pas de la laïcité mais d'une provocation contre leur religion. Comment lutter contre cette incompréhension ?

Ce n'est pas une incompréhension. C'est une manifestation de l'ignorance qui gagne, du fanatisme qui s'empare des esprits et des cœurs. Une forme de bêtise obscurantiste s'enkyste, qui aboutit à l'intolérance et à la violence, au refus d'accéder au raisonnement de l'autre.

Emmanuel Macron a dit «ils ne passeront pas», une référence évidente à la guerre civile espagnole. Fait-on face à un nouveau fascisme ?

Je pense que l'islamisme est un totalitarisme. On le voit bien : là où il s'est imposé par la violence, il a remis en cause toutes les libertés et maintenu les populations sous le joug. La lutte contre l'islamisme doit faire appel à la même détermination et au même ressort que la lutte contre les idéologies totalitaires d'hier.

Combien de temps l'opinion publique est-elle en mesure de supporter la survenue de tels attentats ?

Ce qui m'a beaucoup frappé quand j'étais au gouvernement, face aux attentats, c'est à quel point les Français constituent un peuple qui raisonne avec intelligence et dont les intuitions sont justes. C'est la raison pour laquelle nous avons le devoir de parler à l'intelligence des Français, en les respectant pour ce qu'ils sont dans le temps long de leur histoire. Il ne faut pas que, par la parole publique, les emportements, les concepts faciles, la volonté de séduire ou qu'à travers le populisme, on abîme ce dont les Français sont capables : je veux parler de leur capacité à faire bloc et à rester unis. Il ne faut pas que l'intelligence de notre peuple soit gâchée par ceux qui s'arrogent parfois le droit de parler en son nom, en convoquant la démagogie la plus grande.