AbonnésPolitique

Appel au boycott des produits français au Moyen-Orient : Paris lance la riposte

En butte aux attaques du président turc Recep Tayyip Erdogan et à un appel au boycott des produits tricolores dans certains pays musulmans, Emmanuel Macron a réaffirmé ce dimanche ses valeurs et son rejet des «discours de haine».

  Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron, ici en 2018. Depuis plusieurs jours, le torchon brûle entre Paris et Ankara.
Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron, ici en 2018. Depuis plusieurs jours, le torchon brûle entre Paris et Ankara.  AFP/LUDOVIC MARIN

#Boycott_France_Products, #We_Love_Mohammad ou encore #WeHateFrancegovernment. Face à la prolifération des messages contre la France ce week-end sur les réseaux sociaux au Moyen-Orient, la France a riposté, ce dimanche soir, exhortant les gouvernements des pays concernés à faire « cesser » ces appels au boycott de produits français et à manifester provenant d'une « minorité radicale ». Paris leur a également demandé d'« assurer la sécurité » des Français vivant sur leur sol.

Emmanuel Macron lui-même a riposté sur les réseaux peu après, sur Twitter et sur Instagram : « La liberté, nous la chérissons ; l'égalité, nous la garantissons ; la fraternité, nous la vivons avec intensité. Rien ne nous fera reculer, jamais ». « Nous continuerons. Nous respectons toutes les différences dans un esprit de paix. Nous n'acceptons jamais les discours de haine et défendons le débat raisonnable », a-t-il ajouté, y compris en arabe et en anglais.

Il y avait urgence : des membres du gouvernement seraient également « menacés », révèle une source au quai d'Orsay, « plusieurs d'entre eux reçoivent des attaques en règle, notamment sur des comptes récemment créés sur Instagram. »

Depuis plusieurs jours, le torchon brûle entre Paris et Ankara. Cette campagne en ligne se produit alors qu'en Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan s'en est de nouveau pris à Emmanuel Macron, mettant en doute sa « santé mentale » … Des attaques inédites qui font suite aux récentes déclarations du chef de l'Etat sur le « séparatisme islamiste » et à l'hommage, ce mercredi, au professeur Samuel Paty, décapité par un terroriste islamiste après avoir montré à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet. Emmanuel Macron avait alors promis de ne pas « renoncer aux caricatures » du prophète des musulmans.

Pour autant, le boycott « n'est pas une surprise », explique une source au sein de l'exécutif. « Depuis le discours des Mureaux sur le séparatisme, un certain nombre de déclarations publiques et privées appellent à des actions contre Emmanuel Macron et la France », révèle-t-elle. Par qui et pourquoi? Initiée dès vendredi sur les réseaux sociaux, cette mobilisation serait le résultat d'une « machine lancée par des réseaux turcs », explique une autre source au quai d'Orsay, tandis que Franck Riester, ministre délégué chargé du Commerce extérieur dénonce « des actions privées ».

Une campagne instrumentalisée par le président turc

Une thèse que pondère Jean-Pierre Filiu, spécialiste du Moyen-Orient et professeur à Sciences-po Paris. Selon l'expert, la fronde serait plutôt le résultat d'une « manipulation de la présidence turque » qui aurait « mobilisé tous ses réseaux, via le Qatar et les Frères musulmans, pour déclencher une campagne de boycott prétendument spontanée […] en exploitant toute une série d'amalgames et d'intoxications diffusés sur les réseaux sociaux ». Parmi ces derniers, « des messages prétendent que l'étude des caricatures de Charlie Hebdo serait devenue institutionnalisée, voire obligatoire, en France », développe-t-il.

VIDÉO. Caricatures de Mahomet : les produits français boycottés, le portrait de Macron brûlé

« Le président Erdogan veut personnaliser son conflit avec Macron. On n'a jamais vu un chef d'Etat mettant ainsi en cause la santé mentale d'un autre chef d'Etat », poursuit l'expert, qui a été diplomate en poste dans les pays arabes pendant vingt ans. « Erdogan a besoin d'un ennemi car il entretient dans son pays, et dans les crises du Moyen-Orient, une dynamique de guerre. Quand on s'oppose à la France, on se grandit », poursuit-il.

Pour Pascal Boniface, directeur de l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), « Erdogan est opportuniste. Il voit qu'il peut acquérir une popularité avec cette campagne, chez lui et dans le reste des pays musulmans ». Jusqu'où ? « Pour l'instant, cette campagne touche très peu de pays. Mais on ne peut pas écarter le fait que d'autres pays entrent dans cette campagne pour ne pas laisser à Erdogan le monopole de l'image de défenseur des musulmans. »

La campagne de boycott va-t-elle s'étendre ?

Justement, dès vendredi, dans la péninsule arabique, l'Université du Qatar a annoncé sur Twitter le report de la Semaine culturelle française à la suite de « l'atteinte délibérée à l'islam et à ses symboles ». Depuis le début de la mobilisation, des personnalités en Iran, en Jordanie et au Koweït ont aussi dénoncé la publication des caricatures, tandis que l'Organisation de coopération islamique, une instance qui réunit les pays musulmans, a déploré « les propos de certains responsables français […] susceptibles de nuire aux relations franco-musulmanes ».

Samedi, environ 200 personnes se sont massées devant la résidence de l'ambassadeur de France en Israël. Et, dans la bande de Gaza, des manifestants ont brûlé des photos du président français.

Ce dimanche, au Maghreb, un défilé anti-France a rassemblé quelques dizaines de personnes dans la localité tunisienne d'El Kamour, aux portes du Sahara, tandis que le chef du parti islamiste algérien Front de la justice et du développement, Abdallah Djaballah, a appelé au boycott de produits français et demandé la convocation de l'ambassadeur de France.

Au Maroc, le parti d'opposition Istiqlal (centre droit) a dénoncé « la persistance répétée à publier les dessins insultants à l'encontre du prophète » ainsi que les « déclarations stigmatisantes de l'islam qui affectent le sentiment religieux commun des musulmans du monde, en premier ceux de France ». Des critiques reprises en substance par l'association marocaine Mouvement de l'unicité et de la réforme, aile religieuse du Parti de la Justice et du développement.