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A «Miromesnil», dans l’antre de Nicolas Sarkozy, c’est conseils, chocolats et… piques à gogo

Même s’il a arrêté la politique, l’ex-président de la République reçoit toujours petits et grands élus ou chefs d’entreprise qui se bousculent pour lui rendre visite dans ses bureaux du VIIIe arrondissement de Paris.

 Nicolas Sarkozy à son bureau de la rue de Miromesnil (Paris VIIIe). « On rit à chaque fois, mais toujours aux dépens des autres », raconte un visiteur.
Nicolas Sarkozy à son bureau de la rue de Miromesnil (Paris VIIIe). « On rit à chaque fois, mais toujours aux dépens des autres », raconte un visiteur. REA/Elodie Grégoire

Il faut s'imaginer une file d'attente virtuelle bien plus longue que pour les résultats d'un test PCR une veille de départ en vacances. Sauf que rue de Miromesnil, on ne se bouscule pas pour le dépistage du Covid-19. Plutôt pour venir consulter Nicolas Sarkozy. C'est là, dans ses vastes bureaux du VIIIe arrondissement de Paris, que l'ancien président, officiellement retraité du combat politique, mais pas totalement des jeux d'arrière-cour, reçoit depuis 2012 et son départ de l'Elysée. Là qu'il vient travailler quotidiennement, même ces derniers jours, pendant le confinement, alors que s'ouvre, ce lundi 23 novembre, le procès « des écoutes » dans lequel il comparaît notamment pour « corruption active ».

Une sonnette discrète, un ascenseur aux parois vitrées. Un officier de sécurité, puis un autre. Se découvrent alors les 323 mètres carrés de bureaux où rien ne manque de rappeler la vie d'avant de l'ancien chef d'Etat. Tous les visiteurs rapportent le même cérémonial. « On s'installe dans une petite salle d'attente. Il y a plein de photos de lui et Carla », détaille un régulier. « Il y a des médailles partout, on a l'impression d'être chez un médaillé olympique ou un vétéran. C'est un mausolée à sa gloire… », sourcille un élu francilien. Le patron ouvre la porte, fait installer son invité face au canapé dans lequel il s'assoit. Un rituel immuable : « Invariablement, il y a une grande boîte de chocolats. Il en offre un… il en mange trois ! », sourit le maire d'une grande ville.

«Le rencontrer, c'est une forme de reconnaissance»

Toujours en costume, Sarkozy ne manque pas de lâcher une petite réflexion si son interlocuteur a l'impudence de venir sans cravate : « ah tiens, vous êtes en vacances ? » S'en suivent 30 à 45 minutes d'entretiens autour d'un café, ou un repas rapide (« Il déjeune vite, il n'aime pas manger », note un député) dans un petit salon attenant. « A chaque fois, une petite phrase sur Hollande, il ne peut pas s'en empêcher », s'amuse un sénateur. A droite, on est extrêmement friands de ces rendez-vous. Députés en vue, jeunes loups, maires, cadres du parti ou même simple responsable local, on va à Miromesnil comme d'autres iraient à Lourdes, se recueillir auprès du dernier homme à avoir porté la famille à la conquête du pouvoir suprême.

L'ancien président, hypermnésique, prend des nouvelles, enchaîne sur l'actualité française, internationale, politique. « Il est vraiment bienveillant avec les jeunes. Pour nous, le rencontrer, c'est une forme de reconnaissance », salue le député de l'Aisne Julien Dive. « Juste après l'avoir vu, je dégommerais des montagnes ! » exagère (un peu) un autre député LR, Eric Diard, élu des Bouches-du-Rhône. Sarkozy, dernier remontant d'une droite aux abois ?

« Il est la figure tutélaire de la droite. Il n'y a plus que lui. Et comme on n'a pas de leader évident… Normal que les gens viennent demander son avis. Ou qu'il joue les juges de paix », justifie un intime. « On y va par nostalgie, pour voir un spectacle, c'est THE place to be. Ça fait toujours chic de dire qu'on voit Sarkozy. Et puis quoi ? On ne va pas non plus aller voir Jacob… », raille un sarkozyste. Les demandes de visites s'accélèrent notamment à l'approche des élections. « Comme ça les gens peuvent dire, j'ai vu Sarkozy, il me soutient ! » se marre, en habitué, Renaud Muselier, président LR de la région Sud Provence-Alpes-Côte d'Azur.

«Une antichambre de la droite»… et pas seulement

Mais l'oracle de Miromesnil n'attire pas qu'à droite. La maire PS de Paris, Anne Hidalgo, qu'il croise généralement dans les travées du Parc des Princes, est déjà venue pour prendre le petit-déjeuner, tout comme le Premier questeur (LREM) de l'Assemblée nationale, Florian Bachelier. Ils sont nombreux à demander une audience, mais le camp Sarkozy filtre. Le député (ex-LREM) Aurélien Taché, lui, s'est vu refuser le rendez-vous demandé. Membre des conseils d'administration des groupes Barrière et Accor et du conseil de surveillance de Lagardère, l'ancien président voit aussi défiler hauts fonctionnaires et chefs d'entreprise. « C'est très cash, ça change un peu. Il donne des conseils, beaucoup de conseils. Y compris dans le business », confie un patron issu de la gauche, passé par ses bureaux. « Sur les rapports de force à instaurer dans le monde économique, je dois avouer qu'il est quand même assez fort ! »

Sur ceux à installer en politique aussi. L'ancien maire de Neuilly dans les Hauts-de-Seine a la réputation d'avoir la dent dure, y compris, et surtout, dans son propre camp. « On rit à chaque fois, mais toujours aux dépens des autres », raconte un visiteur. Xavier Bertrand, « petit assureur de province », a longtemps été une cible privilégiée. « Ça fait un peu Tatie Danielle… », nous racontait une cadre LR, il y a quelque temps. « Comme il dit du mal de celui qui vient de sortir, tu te demandes ce qu'il dira de toi au suivant, juste après », grimace un ancien habitué.

« En recevant dans ses bureaux, il garde sa supériorité. A Miromesnil, il a construit une antichambre de la droite. Pas que de la droite d'ailleurs… », constate un cadre LR. Avec son défilé de courtisans, son équipe de collaborateurs qui l'a suivi depuis 2012, le 77, rue de Miromesnil ressemble furieusement au 55, rue du faubourg Saint-Honoré. « Au fond, il a recréé un petit Elysée », résume un intime de cet éternel accro au pouvoir. « S'il bourre son agenda, conclut un élu, c'est aussi parce qu'il a peur de s'ennuyer. »