Variant et troisième vague : face à la menace, les soignants d’Ile-de-France tentent de ne pas craquer

Cellules de crise réactivées, déprogrammations à l’étude, personnel sous pression… L’afflux attendu de malades du Covid oblige les hôpitaux à s’adapter. Notamment à l’AP-HP, où tous sont sur le pied de guerre.

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 La Pitié-Salpêtrière, Paris (XIIIe). Dans une note interne du 29 janvier, les hôpitaux de l’AP-HP ont été alertés de l’organisation mise en place pour gérer l’afflux de patients.
La Pitié-Salpêtrière, Paris (XIIIe). Dans une note interne du 29 janvier, les hôpitaux de l’AP-HP ont été alertés de l’organisation mise en place pour gérer l’afflux de patients. LP/Guillaume Georges

Recours massif aux heures supplémentaires, report de jours de congés, aide à la garde d'enfant pendant les vacances de février… A l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) – 39 établissements en Ile-de-France –, la troisième vague n'est pas qu'une hypothèse. Dans une note interne du 29 janvier, son directeur général, Martin Hirsch, détaille en six points l'organisation qui prévaut désormais, alors que la propagation du variant anglais fait monter la pression.

Variant et troisième vague : face à la menace, les soignants d’Ile-de-France tentent de ne pas craquer

« On va dans un très gros mur et le personnel n'est pas très enthousiaste pour remonter au front, les hôpitaux sont pleins, c'est très tendu en réa, les lits d'aval sont saturés, on a déjà un niveau d'occupation très lourd », témoigne un urgentiste parisien.

En première ligne depuis un an, ce médecin chevronné n'est pourtant pas un adepte du catastrophisme. Tous les hôpitaux de la région, publics comme privés, ont été invités par l'ARS (agence régionale de santé) à réactiver les cellules de crise et à faire « remonter toute situation critique ».

La régulation régionale doit être la règle, privé inclus. Les établissements privés que nous avons contactés n'ont pas donné suite. Comme lors des deux précédentes vagues, en mars puis octobre, les urgences de l'Hôtel-Dieu à Paris ont été à nouveau fermées pour accroître « l'effort Covid », notamment en réanimation et en pneumologie à Cochin.

Une situation «tendue mais pas encore critique»

« La pression sur le système hospitalier francilien s'accentue et la situation épidémiologique apparaît très préoccupante », notait Santé Publique France, dans son dernier rapport hebdomadaire, en date du 27 janvier. Les urgences ont recensé 300 passages supplémentaires pour suspicion de Covid en une semaine. Et dans les services de réanimation, plus de la moitié des lits franciliens (688 sur 1200 environ) sont déjà occupés rien que par des malades du Covid. A l'hôpital Avicenne à Bobigny (Seine-Saint-Denis), Jean-Marc Agostinucci, praticien hospitalier Samu-urgences, évoquait ce lundi un taux d'occupation des urgences de 130 %. « Tant qu'on n'est pas à 150 %, ça va encore ! » lâche cet infatigable optimiste qui juge la situation « tendue mais pas encore critique ».

Des paliers prévoient l'augmentation des jauges de réanimation à l'échelon régional. Premier palier jusqu'à 558 lits, 1095 au deuxième, près de 1800 au troisième. Mais cela se fait forcément au détriment d'autres services.

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« Nous travaillons sur d'éventuelles déprogrammations. A ce jour il n'y en a pas mais cela pourrait être amené à évoluer », prévient l'ARS. Contrairement à mars, les autres malades n'ont pas encore déserté l'hôpital.

A Paris toujours, mais dans un autre hôpital, un médecin rit jaune. « C'est le calme avant la tempête, ça va être pour notre gueule ! Plus on le prend tard, plus ça va durer longtemps. » Il ressent une fracture au sein de la population. « Je ne suis pas sûr que les gens nous applaudiraient encore », glisse-t-il. Formé à la réanimation, ce père de famille qui était au front l'an dernier se doute qu'on l'appellera en renfort en cas d'ouverture d'une nouvelle unité Covid, « dans trois semaines », il en est convaincu. Et quand bien même, il n'a pas été vacciné.

«L'impression d'être de la chair à canon»

Seuls les soignants de plus de 50 ans ou à risque étaient prioritaires pour la vaccination. « C'est comme si on disait à des soldats, on a des gilets pare-balles, on va les donner à la population mais pas à vous, tonne l'urgentiste. On n'a pas armé les soignants, ce ne sont pas des héros, mais ils sont en première ligne ! Psychologiquement pour les équipes, c'est très dur, ça donne l'impression d'être de la chair à canon. »

Certains ont réussi à resquiller, avec la sixième dose restante ou en fin de journée, sur liste d'attente. A ce jour, 18603 personnels de l'AP-HP ont été vaccinés sur 100000 salariés. Sur la région, d'après une enquête publiée par SPF (Santé publique France), plus d'un soignant sur dix a été contaminé en Ile-de-France depuis le début de l'épidémie, aides-soignants (14 %) et infirmiers (17 %) en tête.

« C'est vrai que l'infirmière de 30 ans ne va sans doute pas mourir, mais si elle est arrêtée une semaine, voire deux, comment on fait tourner l'hôpital ? » questionne un médecin. Pour le Dr Agostinucci, ça a été plus long. « J'ai eu deux mois d'arrêt. J'ai eu le Covid en octobre, j'avais tenté de reprendre avant, mais au bout de trois jours, j'ai été obligé de me réarrêter », explique-t-il. Il souffre encore de « douleurs thoraciques et fatigue », mais la bonne nouvelle c'est que pour l'instant, il a « encore un fort taux d'anticorps, donc pas besoin de vaccin ! »

Epargnée jusque-là, Pauline (le prénom a été changé), infirmière en réanimation, s'accroche à sa bonne étoile. « Je l'ai un peu en travers de la gorge de ne pas avoir été vaccinée, mais je ne l'ai pas attrapé depuis un an alors que je suis vraiment en première ligne », explique cette trentenaire, qui n'a pas prévu de renoncer à sa semaine de vacances auprès de ses jeunes enfants malgré le contexte.

Les renforts seront-ils là en cas de coup dur ? Qui acceptera de venir alors que la pression pèse sur tout le pays ? Faudra-t-il en passer par des réquisitions ? Marie (le prénom a été changé), elle, a déjà fait son choix. « Cette fois je ne compte pas faire d'heures supplémentaires », explique cette jeune infirmière en réanimation qui gagne 1800 euros par mois, heures sup' comprises. Elle a déjà fait le choix de quitter l'hôpital pour s'installer en province, en libéral. Une fois les mobilités dégelées.