Pièces d’identité, fiches de paie... quand les faussaires font des taxiphones parisiens leurs repaires

C’est un phénomène apparu depuis un peu plus de deux ans en Ile-de-France : les faussaires utilisent ces commerces qui ont pignon sur rue pour finaliser leurs documents. L’an dernier, plusieurs officines à Barbès, à Paris (18e), ont été démantelées.

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 Les taxiphones sont généralement fréquentés pour les appels à l’international. Désormais, ces commerces attirent les faussaires (Illustration).
Les taxiphones sont généralement fréquentés pour les appels à l’international. Désormais, ces commerces attirent les faussaires (Illustration). LE PARISIEN

Ils sont 13 à se mettre à table. Tous mis en examen depuis juin et septembre dernier pour aide à l'entrée et à la circulation et aux séjours irréguliers d'étrangers, faux, altération frauduleuse de la vérité et participation à une association de malfaiteurs. Ils sont intermédiaires, faussaires et gérants de taxiphones. Un phénomène qui tend à se développer et qui a été boosté par le confinement selon une source policière : « Les taxiphones faisaient partie des commerces restant ouverts. C'était simple d'y aller. »

En 2020, selon les chiffres de la préfecture de police de Paris, sur 16 officines démantelées par le Département de lutte contre la criminalité organisée (DCO), trois avaient leurs habitudes dans des taxiphones. Ces commerces offrent des postes qui permettent d'accéder à Internet, d'imprimer des documents, de faire des photocopies. Ils possèdent des cabines téléphoniques pour appeler à l'international. Certains disposent même d'une cabine pour les photos d'identité et partagent leurs locaux avec des sociétés de transfert d'argent comme Western Union. Ils drainent énormément de monde un peu partout en Ile-de-France et deviennent parfois des bureaux pour escrocs en quête d'anonymat sur Internet ou pros de la contrefaçon.

Objectif : réduire le matériel nécessaire à la contrefaçon

« Avant, les officines travaillaient dans des locaux dédiés, des caves, une chambre avec leur propre matériel et des horaires de bureau. Maintenant, elles cherchent à diminuer le matériel nécessaire et aimeraient pouvoir le réduire au strict minimum comme une simple clé USB avec un logiciel intégré et les faux papiers à sortir dedans », ajoute ce policier spécialisé. C'en est fini de la machine à écrire. Les faussaires sont de moins en moins des artisans même si « ça demande un savoir-faire » selon cet agent.

L'enquête de juin et septembre dernier débute sur une fausse pièce d'identité repérée lors d'un contrôle. Comme souvent. Les commissariats d'arrondissement font régulièrement remonter les papiers douteux au service spécialisé. Il faudra plusieurs mois aux policiers du groupe Faux documents du DCO pour remonter la filière tentaculaire à force de filatures et d'écoutes.

Ils identifient tous les acteurs de ce réseau et constatent comment fonctionnent les quatre officines qui seront démantelées. Les policiers découvrent qu'elles inondent toute l'Ile-de-France. Au total, elles auraient fourni une centaine de documents contrefaits à des étrangers en situation irrégulière, principalement du Maghreb. « En général, les officines avaient l'habitude d'être communautaires, reprend un spécialiste. C'est un secteur très concurrentiel. Mais maintenant, on constate des liens entre les différentes communautés. »

Les taxiphones utilisés à leur insu ?

En perquisition, 31000 euros sont découverts ainsi que du matériel utilisé par les faussaires dont des supports, ces papiers en plastique qui permettent de donner l'illusion au toucher que la carte est vraie. Un tour sur les sites de vente en ligne chinois permet d'en trouver facilement. Mais les experts repèrent facilement ces faux. En France, les cartes nationales d'identité sont en polycarbonate, matière bien différente du plastique classique qui ne trompe pas les habitués. Les enquêteurs trouvent aussi chez les suspects du matériel de découpe.

« Ce dossier concerne principalement des pièces d'identité (NDLR : françaises, espagnoles ou portugaises) mais aussi des fiches de paie », détaille une source proche de l'enquête. Les officines proposent en effet des packs avec papiers d'identité, administratifs et de santé comme la carte vitale. Le but : permettre notamment l'obtention d'un logement, ouvrir un compte en banque ou aussi travailler. « Difficile en revanche de voyager hors de l'espace Schengen avec ces documents », avance un policier.

Les taxiphones, en l'occurrence à Barbès, à Paris (18e), arrivent en bout de chaîne. « Certains ne sont pas au courant que des faux papiers sont conçus chez eux, d'autres sont complices, prennent un billet et mettent un local dans l'arrière-boutique à disposition de l'officine », reprend un enquêteur.

Entre 50 et 80 euros la fausse carte d'identité

Dans cette affaire, un des faussaires se faisait passer pour un comptable auprès des gérants pour justifier la manipulation de papiers et le temps passé en boutique. Le patron d'un des taxiphones explique qu'il n'y est pour rien et qu'il ne savait pas et que « de toute façon tous les taxiphones aident à faire des faux papiers ». Cet homme est incarcéré.

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Chez un autre gérant de taxiphone qui a vu sa détention provisoire prolongée début janvier, les enquêteurs ont découvert une plastifieuse. « Mon client ne s'enrichissait pas, il vit dans un HLM et ne roule pas sur l'or », répond Me Laura Beauvais, son avocate. Il dit même avoir subi des pressions pour laisser œuvrer les faussaires.

Les prix de ces papiers se négocient entre 50 et 80 euros. « Pour des faux documents bien faits, les prix peuvent aller jusqu'à 1500 euros », explique un enquêteur du DCO spécialisé dans la traque de ces documents.

Ce réseau d'officines était, selon nos informations, dirigé par un chef flanqué de deux lieutenants, et composé d'une dizaine d'intermédiaires et d'un faussaire qui était aussi un rabatteur. « C'est une activité très lucrative, note l'enquêteur spécialisé. Ceux qui participent à ces réseaux peuvent vivre que de ça. » Les taxiphones n'avaient affaire qu'à une ou deux personnes du réseau.

A Barbès, dans plusieurs taxiphones que nous avons visités, les langues peinent à se délier pour parler des faux papiers. Un gérant confie sous couvert d'anonymat : « Tout le monde sait que ça peut arriver, mais personne ne regarde trop. On ne veut pas d'ennuis. Et les gens font ce qu'ils veulent sur leurs postes de travail. Je vais pas aller voir par-dessus leur épaule pour surveiller s'ils font des faux papiers ou un mémoire pour la fac. »