Paris : profession touristique ou libraire ? Les bouquinistes divisés

Pour faire face à la crise qui les touche et bénéficier des aides de l’Etat, une bouquiniste réclame que sa profession soit désormais rattachée aux activités touristiques. Le président des bouquinistes parisiens s’insurge.

 Quai de Conti, Paris (VIe), le 15 septembre. Pour Jérôme Callais, qui pilote l’association des bouquinistes, les aides de l’Etat seraient bienvenues mais il défend la vocation de libraires autant que leur aspect touristique.
Quai de Conti, Paris (VIe), le 15 septembre. Pour Jérôme Callais, qui pilote l’association des bouquinistes, les aides de l’Etat seraient bienvenues mais il défend la vocation de libraires autant que leur aspect touristique. LP/Elodie Soulié

Sur les 3 km de quais hauts du centre de Paris, dont elles jalonnent les parapets, en semaine les célèbres boîtes vertes restent pour la plupart fermées. Le week-end voit les étals de livres s'aligner plus nombreux, mais c'est le passant qui manque, et avec lui l'acheteur, le chineur de bouquins à petit prix ou devenus introuvables.

Depuis le déconfinement, faute de touristes, les bouquinistes peinent à retrouver un semblant d'activité. Sur les 227 titulaires installés rive droite et rive gauche, des quais Voltaire (VIIe) à La Tournelle (Ve), du Louvre (Ier) au Pont Marie (IVe), ils seraient moins de la moitié à ouvrir occasionnellement après un été laborieux mais insuffisant à remplir les caisses vides depuis mi-mars. « Cet été on a travaillé jusqu'à mi-août, il y avait le tourisme provincial, un peu de passage, mais depuis c'est le désert, on a plongé », confirme Jérôme Callais, qui pilote l'association des bouquinistes, et porte avec pugnacité leur candidature à l'inscription au patrimoine culturel immatériel de l'humanité à l'Unesco.

Quai de Conti, Paris (VIe), le 15 septembre. Faute de touristes dans la capitale, les échoppes des bouquinistes restent fermées.
Quai de Conti, Paris (VIe), le 15 septembre. Faute de touristes dans la capitale, les échoppes des bouquinistes restent fermées.  

Face à cet horizon plombé, certains réclament « le rattachement des bouquinistes aux professions touristiques ». C'est en tout cas le sens de la démarche, pour l'heure individuelle, d'une commerçante du Ve. « Depuis le début du confinement, nous recevions l'aide de l'état comme auto-entrepreneurs, mais cette indemnité nous a été supprimée au 1er juillet, au motif que nous n'adhérons pas aux professions touristiques mais à celles des libraires », explique Monique Pruvot. « C'est exact que nous vendons des livres anciens, défend-elle, mais en ce moment ce commerce est pratiquement inexistant ! D'autre part nous avons une réglementation qui nous permet de vendre des souvenirs aux touristes pour un tiers de notre commerce. C'est justement cette possibilité qui fait que nous pouvons d'habitude subvenir à nos besoins ».

« Les souvenirs doivent rester un mal nécessaire »

L'argument fait bondir Jérôme Callais, qui défend précisément la vocation des bouquinistes, et se bat depuis toujours contre « la mauvaise pente » qui fait proliférer porte-clés et magnets aux côtés des casiers de livres. Il refuse de voir ce commerce culturel « unique et pluri-centenaire », assimilé aux échoppes de souvenirs. « Ce serait inqualifiable, s'étrangle-t-il, nous sommes des libraires qui dépendons certes des touristes, mais les souvenirs doivent rester un mal nécessaire qui permet de mieux faire son métier de libraire. » Jérôme Callais rappelle aussi que les bouquinistes n'ont pas le droit de consacrer un tiers mais « seulement une boîte, donc pas plus d'un quart » de leur espace aux gadgets souvenirs.

Bouquiniste depuis vingt-sept ans, le président sait aussi qu'il n'y a pas de miracle. « Si on se plaint que le commerce ne marche pas mais que l'on reste fermé, réclamer des aides n'est pas plausible », assène-t-il. Lui-même a été « sauvé par les 2000 euros d'aide reçus » et aurait « aimé que ça continue », mais « Certains confrères n'ont pas ouvert depuis six mois, et je m'inquiète vraiment de voir combien rouvriront vraiment une fois que tout ça sera passé… Bon nombre ont sauvé leur affaire avec la vente en ligne, et le paradoxe est que ce sont ceux qui vendent beaucoup de souvenirs qui travaillent le moins, puisqu'il n'y a pas de touristes ! »

Avant tout une « activité de passion », souvent complétée par d'autres sources de revenus

Selon Jérôme Callais, ceux qui pourraient prétendre au fonds de solidarité de l'Etat seraient en réalité peu nombreux. « C'est une activité de passion, rappelle-t-il. 38 % d'entre eux sont retraités, 40 % ont une autre source de revenus à côté… » Pour autant, dès cet été, le président des bouquinistes a tenté de sensibiliser élus parisiens et ministre de la Culture au sort des 227 professionnels. Le cabinet de Roselyne Bachelot par exemple, admet « la difficulté de faire du cas par cas » mais promet d'étudier la situation.

Prochaine étape : le Salon des livres rares, estampes et dessins, qui se tient ce week-end au Grand Palais (VIIIe). Les bouquinistes de Paris y ont un stand.