Paris : le «Prince», ses millions et ses taudis face à la justice

Riche héritier et marchand de sommeil ? Le « Prince », comme se surnomme lui-même Frédéric d’Aris, doit rendre des comptes ce lundi au tribunal sur la gestion d’une copropriété parisienne en péril. En 2001, il vantait son activité de marchand de biens dans un talk-show.

 Frédéric d’Aris, avait participé à l’émission « Ça se discute » sur le thème «L’argent peut-il rendre fou ? » en 2001. Depuis il a été condamné plusieurs fois par la justice.
Frédéric d’Aris, avait participé à l’émission « Ça se discute » sur le thème «L’argent peut-il rendre fou ? » en 2001. Depuis il a été condamné plusieurs fois par la justice.  DR

Plus rien ne l'étonne, même pas l'eau qui coule d'un plafonnier électrique. « Tout arrive ici », soupire ce locataire du 62, rue de Meaux, un petit immeuble de six étages avec cour, au cœur du XIXe arrondissement de Paris. A deux pas des Buttes-Chaumont et du canal de l'Ourcq, ce quartier a bien des atouts… qui s'effacent sitôt la porte franchie.

Murs pourris par l'humidité, étais qui soutiennent les plafonds, sol bancal et fissures visibles à tous les étages… L'immeuble est sous administration judiciaire depuis plus de cinq ans, on ne compte plus les arrêtés d'insalubrité, et un vigile a même été embauché il y a un mois, de peur que dealers et proxénètes ne s'installent auprès de ceux qui vivent toujours là, dont plusieurs enfants. « L'immeuble a déjà bougé… On a peur qu'un mur s'effondre », chuchote un voisin, hanté par les drames de la rue d'Aubagne, à Marseille, il y a deux ans.

Ici, celui que tous tiennent pour responsable de leur cauchemar quotidien, c'est Frédéric d'Aris, aussi surnommé « le Prince », qui représentait les SCI (société civile immobilière) Meaux et Verdi, sociétés détenant plus de 60 % des lots de la copropriété. Après des années de guerre des nerfs, la justice aussi lui demande maintenant des comptes. Il sera jugé à partir de ce lundi au tribunal correctionnel de Paris, soupçonné d'avoir précipité la dérive de cet immeuble, entre 2012 et 2017. Ce riche héritier d'une famille bancaire n'avait pas pourtant pas besoin de travailler, comme il l'expliquait lui-même sur le plateau télé de l'émission « Ça se discute », où il déclarait posséder 150 appartements.

Frédéric d’Aris détenait 60 % des lots de cet immeuble du 62 rue de Meaux à Paris (XIXe). LP/C.S.
Frédéric d’Aris détenait 60 % des lots de cet immeuble du 62 rue de Meaux à Paris (XIXe). LP/C.S.  

C'était en mars 2001. Thème de l'émission « L'argent peut-il rendre fou ? » Face à l'animateur vedette Jean-Luc Delarue, un couple de gagnants du loto, la chanteuse Jeanne Mas, et Frédéric Aris (à l'époque sans particule). Chemise blanche, veste sombre, l'homme au petit gabarit, alors âgé de 41 ans, est venu en couple, avec son élégante épouse Anna, 28 ans, née, explique-t-elle, d'une famille d'industriels russes et amoureuse du luxe. « Je me suis mis à travailler, en 1995, à la suite d'une brouille avec ma mère, pour lui prouver que je n'étais pas que fils à papa », développe Frédéric d'Aris, qui a accepté d'être filmé dans son quotidien.

«Si je peux gagner un ou deux millions… c'est quand même pas mal»

Au volant de sa voiture de luxe, qu'il vaut mieux laisser au garage en fin de semaine dans « certains quartiers », quand « la faune » est sortie dit-il. Au restaurant, où on lui sert du foie gras poêlé et purée de pommes de terre, son péché mignon, sans même qu'il ait à passer commande. Dans son appartement de 300 m², trop peu commode, « le week-end, lorsqu'il n'y a pas de personnel ». Compter l'argent ? « Un signe de pauvreté », selon lui. « Les pauvres ? Il faut faire très attention, sourit-il. Quand ils demandent de l'argent, vous leur donnez, parce qu'après s'ils ne peuvent pas vous rembourser, ils vous font la gueule, et non seulement vous perdez votre argent mais vous perdez aussi vos amis. » Il reconnaît marchander quand il achète un immeuble : « Si je peux gagner un ou deux millions… c'est quand même pas mal ». Mais son activité de marchand de biens le ravit : « C'est une activité lucrative et intéressante, comme au Monopoly ! » Exception faite des contrôles fiscaux, « 14 depuis 1997 ». L'animateur trouve qu'il ne manque pas d'humour.

Rue de Meaux, ce n'est pas son humour qui a marqué les esprits. « Il crachait, criait, frappait sur la porte en disant Il faut payer ! Même avec un arrêté de péril alors qu'il n'avait pas le droit de réclamer le loyer, se souvient une mère de famille. Ce logement c'était la catastrophe, de l'humidité partout, les enfants étaient malades ». Elle explique qu'elle vivait dans un studio pour 700 euros. Elle a depuis trouvé un HLM, 3 pièces pour le même loyer, et ses enfants ne sont plus malades. Les habitants interrogés qui vivent toujours là ou qui sont partis, tiennent à rester anonymes, comme s'il régnait un climat de peur. Les récits font état de travaux cache-misère, et de « gros bras » qui intimident, et d'un homme de main.

«Un système qui tient par l'intimidation et la contrainte»

Ils désignent Alix B., lui aussi jugé ce lundi. « Mon client n'est qu'un homme de paille, utilisé et manipulé et pas mieux traité que les locataires ! » défend son avocat Me Saveriu Felli. Il décrit un « système qui tient par l'intimidation et la contrainte ». Selon lui, Alix B., « interprète judiciaire [en province] était esseulé, lorsqu'il s'est retrouvé propulsé en tant qu'administrateur du groupe Renaissance parce qu'il maîtrisait cinq langues. Ukrainien, polonais, tchèque, slovaque, exactement les langues des locataires d'Aris. Il s'est servi de lui comme paravent. » Ils se seraient rencontrés par le logeur d'Alix B. Rue de Meaux, les habitants les voyaient régulièrement ensemble.

« Frédéric d'Aris n'habitait pas là mais il passait souvent. Quand on ne le voyait pas, on se disait qu'il était en prison », raconte une habitante, au fait de quelques condamnations. Car en vingt ans, Frédéric d'Aris est devenu plus familier des prétoires que des plateaux télé. Condamné pour fraude fiscale, captation d'héritage par la rédaction d'un faux testament, ou encore la médiatique affaire du château de Frémainville (Val-d'Oise), où « le Prince » était accusé d'être un marchand de sommeil.

L'accusation décrivait « un système d'exploitation qui repose sur la misère », avec un enchevêtrement de SCI, des investissements immobiliers réalisés avec l'apport de sa belle-famille russe, des loyers recueillis en espèces auprès de locataires originaires d'Europe de l'Est et le blanchiment de plus de 6 millions d'euros à l'étranger. « Je n'ai pas fait comme il fallait mais je n'ai rien détourné », s'était alors défendu Frédéric d'Aris. Il a finalement été condamné en 2016 en appel à huit mois de prison, contre quatre ans en première instance.

Vétusté, loyers trop élevés…

Au même moment, de l'autre côté du périphérique, le « Prince » intéressait déjà les policiers de l'Unité de lutte contre l'habitat indigne (Uhli) qui enquêtaient sur le 62, rue de Meaux. La Fondation Abbé Pierre et la Ville de Paris avaient alerté la justice dès 2014. « En 2013, un occupant du 62, rue de Meaux est venu nous voir, son plancher s'était effondré et après avoir demandé à son bailleur une mise en sécurité de son logement, il a été mis à la porte et ses serrures ont été changées », raconte Samuel Mouchard de la Fondation Abbé Pierre, partie civile. La Fondation a mené une enquête minutieuse et fait un rapprochement avec un immeuble de l'avenue de Clichy (XVIIe), où les locataires se plaignaient de vétusté et de loyers trop élevés. Aux deux adresses, le même cabinet de gestion et des SCI liées.

Dans cette guerre d'usure, rythmée par des plaintes et de nombreuses procédures civiles, les habitants de la rue de Meaux ont joué de malchance. Les procès-fleuves du Médiator, et de France Télécom, puis le confinement, ont retardé la tenue du procès, qui se déroulera finalement sur trois demi-journées au lieu de cinq. Malchance encore, car la procédure d'expropriation n'a pas pu être enclenchée plus tôt. « Il fallait un arrêté de péril et celui de 2012 avait été abrogé en 2017 par la préfecture de police. Un nouvel arrêté a été pris par la Ville, le 14 janvier 2020, suite au transfert de compétences, et nous envisageons désormais d'engager l'expropriation », assure Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris en charge du logement.

Rue de Meaux, certains se demandent si « le Prince » qui encourt dix ans de prison, se rendra au palais de justice, ce lundi. Son avocat, Me Philippe Sarda, nous a fait savoir ce week-end que son client refuse de s'exprimer et qu'il s'apprête à demander un renvoi. « Je ne peux accepter que ce dossier vienne en jugement après une enquête préliminaire de cinq ans dans le cadre de laquelle pas un seul acte à décharge n'a été dilligenté », estime-t-il. Sa demande sera examinée ce lundi.