Paris : l’îlot Navarre gagne son bras de fer contre un projet immobilier

Le projet de maison individuelle est finalement abandonné. L’architecte dénonce la pression des associations.

 Rue de Navarre (Ve) lundi. Quatre ans de bataille et une victoire que savourent les riverains, malgré l’abattage d’un grand orme qu’ils n’avaient dû contrecarrer.
Rue de Navarre (Ve) lundi. Quatre ans de bataille et une victoire que savourent les riverains, malgré l’abattage d’un grand orme qu’ils n’avaient dû contrecarrer. DR

Ils n'ont pas réussi à sauver les arbres mais peuvent baisser la garde : les riverains du 7, rue de Navarre et de sa petite oasis de verdure au cœur du Ve, ne verront pas pousser le « projet cynique et aberrant », d'une maison individuelle de 140 m2, qui amputait le jardin de la moitié de sa surface et impliquait de raser plusieurs grands arbres.

À Sauvons les arbres, l'association créée pour contrer ce projet privé, cet abandon est perçu comme la victoire du pot de terre contre le pot de fer. Et surtout la fin d'une bataille de plus de 4 ans, depuis l'octroi d'un permis de construire à la société civile immobilière Navarre. Recours, pétition de plus de 6 500 signatures, manifestations, tentative d'occupation du terrain face aux bûcherons… l'arsenal des riverains, épaulés par des associations de défense de l'environnement, les Verts et même la maire du Ve, Florence Berthout, n'avait pas suffi : un grand orme et des arbustes ont bel et bien été abattus, fin 2019, pour laisser place au chantier d'un bâtiment paradoxalement revendiqué comme un modèle en matière d'environnement par son concepteur, l'architecte Laurent Goudchaux.

Sauver 160 m2 de verdure

Dans son projet, validé conforme au Plan local d'urbanisme (PLU) par la mairie de Paris, les arbres rasés devaient être remplacés par un mini « jardin japonisant » et… des plantations en toiture. Autant dire rien, pour les riverains de ce petit poumon vert de 160 m2, niché entre leurs immeubles en pierre de taille. Entre destruction de la végétation, minéralisation de leur environnement, création d'un vis-à-vis incontournable avec leur nouvelle voisine, la duchesse de Luynes, les habitants de la rue de Navarre et les militants de France nature environnement (FNE) dénonçaient un nouvel exemple de grignotage des espaces verts en ville, et demandaient l'abandon du projet.

Visiblement ils ont été entendus : alors qu'une médiation avait été enclenchée l'année dernière en vue d'une révision du projet, acceptée par la propriétaire, et qu'ils espéraient au moins « une construction moins volumineuse, tant en hauteur qu'en surface au sol », les habitants viennent d'apprendre qu'il n'y aurait pas de maison. « L'architecte nous avait écrit pour annoncer qu'il supprimait l'aménagement d'un sauna et d'un ascenseur, et surtout que les autres arbres seraient finalement conservés, explique Agnès Verlet, secrétaire de l'association Sauvons les arbres. Mais depuis décembre, et une lettre évoquant très officieusement l'abandon du projet, on voit bien que le permis est toujours affiché ! »

L'architecte furieux de la « pression de la rue »

L'officieux est désormais officiel : « le projet ne se fera pas, la pression de la rue fait qu'il doit s'arrêter », confirme l'architecte avec une amertume non feinte. « Je suis ingénieur en haute qualité environnementale et fais de l'architecture environnementale depuis 30 ans, je suis reconnu pour cela, or depuis le début de ce projet nous faisons l'objet, ma cliente et moi, d'une fronde diffamatoire invraisemblable », dénonce Laurent Goudchaux. Qu'un tel projet capote revient, selon lui, à « un retour en arrière motivé par des pressions. Je peux comprendre que les gens n'aient pas envie que l'on touche à leur jardin, la ville est dans une évolution bioclimatique favorable, mais cette maison et la querelle locale qu'elle a suscitée, sont un exemple du fait que chacun pense à son petit confort, avant de penser à l'ensemble. C'était bâtiment environnemental, peu invasif, en bois et très pensé… Forcément c'est contrariant », lâche Laurent Goudchaux dans un euphémisme contredit par le ton acerbe de la défaite. Selon l'architecte, les défenseurs de l'îlot Navarre ont aussi « oublié que ce lieu a des servitudes datant de 1936, montrant une emprise destinée à une construction ultérieure ». Le droit pour lui, mais la rue contre, il lâche l'affaire malgré lui et préfère « arrêter vu le contexte ».

Un nouveau projet sera-t-il présenté ?

À la mairie de Paris, pas question de prononcer le terme d'abandon mais le commentaire est plutôt détaché, « avec la maire du Ve, nous sommes d'accord pour dire que le projet présenté ne convient pas, commente seulement Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la maire de Paris et chargé de l'urbanisme. Le promoteur en convient lui-même et il remettra l'ouvrage sur le métier ».