Pagaille dans le bac jaune : pourquoi les Franciliens trient si mal leurs déchets

Les habitants de l’Ile-de-France sont les mauvais élèves du tri dans l’Hexagone. Résultat : une bonne partie de ce qui devrait aller dans la poubelle jaune est envoyée à l’incinération. Pour y voir plus clair, nous avons suivi la filière de bout en bout.

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 Le Syctom du boulevard de Douaumont (XVIIe) est le dernier centre de tri sélectif de déchets et d’ordures ménagères à avoir été construit dans Paris intra-muros.
Le Syctom du boulevard de Douaumont (XVIIe) est le dernier centre de tri sélectif de déchets et d’ordures ménagères à avoir été construit dans Paris intra-muros. LP/Olivier Corsan

«Peut mieux faire !» Chaque année, au moment de dresser le bilan, les Franciliens sont pointés du doigt : nous sommes les derniers de la classe en matière de tri des déchets. «La collecte sélective des ménages en Ile-de-France enregistre des performances relativement basses», confirme pudiquement Helder de Olivera, directeur de l'Observatoire régional des déchets d'Ile-de-France (Ordif). Résultat : «La majorité de la poubelle classique serait en fait recyclable», martèle Helder de Olivera. Au lieu de quoi, elle part directement à l'incinération. De quoi donner des arguments à ceux qui pensent que l'effort du tri ne sert à rien. Et pourtant, c'est tout le contraire.

«En 2014, 28% seulement des 462 kg de déchets ménagers produits par chaque Francilien ont été orientés vers les filières de recyclage (et même 17% à Paris), calcule la Cour des comptes dans un rapport intitulé « Traitement des déchets ménagers en Ile-de-France : des objectifs non remplis ». Une performance «très éloignée des objectifs de 45% fixés pour 2015 par le Grenelle de l'Environnement, et encore plus des 55% en 2020 et 65% en 2025, prévus par la loi de Transition énergétique», écrivent les auteurs du rapport. Et on ne met dans le bac jaune qu'à peine le tiers des emballages. Mais que deviennent ces tonnes de déchets triés? Sont-elles vraiment recyclées? Nous avons suivi la filière de bout en bout.

Dans la région parisienne, 27 syndicats de traitement des ordures ménagères se partagent la collecte et le traitement des déchets. Parmi eux, le Syctom prend la part du lion et assure le service pour la moitié des 12 millions de Franciliens. Soit un peu moins de la moitié des 444 000 tonnes d'emballages collectés dans les bacs jaunes puisque son territoire d'action est très urbain et qu'on trie davantage en milieu rural. «La faute au prix du foncier et aux appartements trop exigüs pour y mettre plusieurs poubelles», analysent les spécialistes.

Paris doit installer des containers pour le tri dans la rue

«A Paris, sur les 66 000 adresses référencées en décembre 2014, le manque de place se traduisait par l'absence de bacs de collecte sélective des papiers et des emballages dans 9900 immeubles (15%) et de bacs de collecte du verre dans 22 400 immeubles (34%)», note encore le rapport de la Cour des comptes. Consciente du problème, la mairie de Paris doit installer d'ici à 2022 un millier de conteneurs connectés pour les déchets recyclables dans les rues de la capitale.

En 2019, les 6 millions d'habitants des 85 communes du territoire du Syctom ont ainsi jeté dans le bac jaune 198 000 tonnes d'emballages en tous genres. Chez eux, la collecte sélective ramasse tous les emballages sans exception, en application d'une mesure d'extension des consignes de tri. «Jusque-là, on pouvait y mettre certains emballages mais pas d'autres et cela différait selon les collectivités, rappelle le directeur de l'Ordif. Résultat, dans le doute, beaucoup de choses étaient mises dans la poubelle classique alors que ça pouvait être recyclé.»

Pour simplifier la donne, l'extension des consignes prévoit d'y jeter tous les emballages (sauf le verre qui reste une filière à part). On le sait peu, mais cette règle, qui sera obligatoire partout fin 2022, est déjà adoptée dans les 77% de l'Ile-de-France, et même 100% à Paris, en Seine-Saint-Denis, en Essonne et dans l'Oise. Cette simplification a déjà permis de convaincre une partie des réticents : à Paris, on est passé de 40 à 47% de trieurs systématiques selon l'Observatoire du geste de tri (2019). «Grâce à cette démarche, nous récupérons 6% de déchets supplémentaires», calcule-t-on au Syctom.

Au centre de tri on trouve de tout, des casseroles, des cassettes VHS…

Derrière, les centres de tri investissent pour se moderniser et s'adapter. Ce sont eux qui se chargent de séparer les différents types d'emballage. Et d'extraire ceux qu'on ne sait pas recycler pour les envoyer à l'incinération avec les erreurs de tri et le reste des ordures ménagères. Et il y a de quoi faire ! Au centre de tri de Paris XVIIe, on trouve de tout : des cintres, des cassettes audios et VHS qui peuvent bloquer les tapis roulants, des casseroles, du petit électroménager, des jouets…

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Autant de produits qui n'ont rien à voir avec les emballages. Et on se demande bien quelle idée passe par la tête de ceux qui jettent ces produits dans le fameux bac jaune. «Ben… C'est du plastique», hésite une Parisienne qui reconnaît contribuer à ce mélange des genres. Du plastique, certes, mais il en existe une multitude de sortes et on ne sait pas toujours les recycler.

Certains déchets qui arrivent au centre de tri sont réorientés vers des usines en province, parfois même en Belgique ou en Allemagne. LP/Olivier Corsan
Certains déchets qui arrivent au centre de tri sont réorientés vers des usines en province, parfois même en Belgique ou en Allemagne. LP/Olivier Corsan  

A l'issue de ce tri assuré par d'étonnantes machines qui séparent le papier du plastique, de l'alu ou encore de l'acier en se basant sur leur taille puis leur matière, les différents flux sont contrôlés par 54 salariés. En sortie de chaîne, le quart des matériaux part à l'incinération.

Pour réduire cette part de déchets non recyclable, Citéo, entreprise privée à but non lucratif agréée par l'Etat, travaille avec les entreprises du secteur de la grande consommation et de la distribution pour réduire l'impact environnemental de leurs emballages et papiers, en leur proposant des solutions de réduction, de réemploi, de tri et de recyclage. Ces émetteurs d'emballage paient une taxe en fonction du nombre de tonnes et de la difficulté de traitement des matières mises sur le marché, pour financer 80% de la collecte et du recyclage.

On pourrait recycler quatre fois plus de matières plastiques

Chaque type de matériau réutilisable est compacté en «balle» pour être envoyé chez des recycleurs spécialisés. Selon la filière, elles partent dans des usines de province pour la plupart, parfois en Belgique ou en Allemagne. Le reste est envoyé en «centre de valorisation énergétique» pour y être brûlé, mais n'est pas totalement perdu pour autant : la chaleur produite est revendue à la Compagnie parisienne de chauffage urbain, pour alimenter l'équivalent de 300 000 logements.

Mais il y a encore un long chemin à parcourir : selon une étude de l'Observatoire des déchets, si le tri était respecté en Ile-de-France, le recyclage des papiers et des cartons pourrait être multiplié par trois et celui des emballages plastiques par quatre. Encore un effort !

Le bac jaune de la collecte sélective est destiné exclusivement aux emballages (hors verre) et rien d'autre. En cas de doute sur un emballage, rendez-vous sur le moteur de recherche du Guide du tri, qui vous apportera la réponse en fonction de votre ville