La Goutte d’or, la maison d’édition underground qui dépoussière Paris

Les éditions de la Goutte d’or fêtent leurs quatre ans. A leur tête, deux journalistes et un romancier qui sélectionnent leurs livres comme on dégusterait des millésimes. Portrait de la maison d’édition qui s’est fait pour spécialité la non-fiction narrative.

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 Paris XVIIIe, le 3 février 2021. Johann Zarca, Clara Tellier Savary et Geoffrey Le Guilcher posent devant le pont métallique du métro aérien parisien de la ligne 2, symbole des Éditions Goutte d’Or, maison d’édition de littérature qu’ils ont créée en 2016.
Paris XVIIIe, le 3 février 2021. Johann Zarca, Clara Tellier Savary et Geoffrey Le Guilcher posent devant le pont métallique du métro aérien parisien de la ligne 2, symbole des Éditions Goutte d’Or, maison d’édition de littérature qu’ils ont créée en 2016. LP/Fred Dugit

Elle est audacieuse et impertinente, la Goutte d'or. Elle se donne même les moyens de crâner. La jeune maison d'édition qui fête ses quatre ans prend des risques et s'aventure dans les tréfonds du Paris underground. Chez les drogués, les dealers, les prostituées. Dans les caves interlopes, sous les ponts de Stalingrad, les love hôtel de la rue Saint-Denis. Elle s'enfonce à Pigalle, Belleville ou Barbès jusqu'aux quartiers chics. Elle s'infiltre, se fond incognito parmi la bleusaille du commissariat du XIXe ou le groupe « surdose » de la brigade des stups de Paris.

Ses auteurs désossent, triturent ces univers en marge, fantasmés, difficiles d'accès. Ils en tissent du sur-mesure en points serrés. Enquêtes incisives à la première personne pour embarquer le lecteur avec eux. De la « non-fiction narrative », disent les Anglo-saxons habitués au genre encore confidentiel en France.

Les réseaux sociaux comme plan média

Les éditions de la Goutte d'or n'ont pas choisi d'emprunter son nom au quartier sensible pour faire le buzz sur le dos de sa réputation. L'hydre à trois têtes crée par les journalistes Geoffrey Le Guilcher et Clara Tellier-Savary et l'écrivain Johann Zarca a d'autres atouts pour se faire remarquer. Les réseaux sociaux comme plan média, les éditeurs jouent de leur carnet d'adresses pour bousculer les codes de l'édition parisienne de la rive gauche.

Leurs rejetons choyés, bouquins exigeants aux couvertures dessinées, sobres et mates, paradent sur Instagram. Des teasers en vidéos léchées y frappent à la porte des lecteurs. Avant que leurs auteurs secouent les plateaux télé ou n'occupent les bonnes pages de la presse parisienne jusqu'au New York Times, à la BBC, au Guardian ou El Pais. Leurs sujets font écho. Ils réussissent le pas de côté qui réconcilie enquête et succès de librairie.

La Goutte d'or a du flair et décortique aussi ce qui anime, bouscule et questionne cette génération de trentenaires, parisiens, sinon urbains, à laquelle appartiennent ses fondateurs. L'algorithme de Tinder sous la plume de Judith Duportail, les dessous du porno en ligne avec « Judy, Lola, Sofia et moi » de Robin D'Angelo ou encore les dégâts intimes de la grossophobie racontés par Gabrielle Deydier creusent la lame de fond de l'époque.

Prendre le temps de soigner chaque livre

Trois livres par an seulement « pour n'en sacrifier aucun ». Un air de Tintin qui aurait abandonné sa houpette, Geoffrey Le Guilcher, 34 ans, entrecoupe l'entretien de mails et d'appels rapides à son équipe. L'ordinateur, écran ouvert sur la dernière vidéo de lancement de son nouveau roman, est posé sur la table de la cuisine. Entre la cafetière à piston, les bavoirs de leur fils à Clara et lui, et quelques feuilles volantes.

« Si on veut qu'un livre marche il faut lui consacrer du temps, l'accompagner, le soigner de l'écriture à la promo ». C'est de ce constat devenu credo que l'aventure éditoriale est née… dans le tambour brûlant du XVIIIe, le quartier de la Goutte d'or, justement.

L'affaire est ficelée un soir d'hiver 2016 autour d'un couscous. Le pont Saint-Ange, frontière de métal qui enjambe les rails de la Gare du Nord sera leur logo. Leur quartier en voie de gentrification, leur signature. Leur bureau, les coins de table de leurs appartements respectifs.

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En couple, Geoffrey et Clara, vivaient alors dans un deux-pièces au cinquième étage d'un immeuble « au loyer pas cher » de la rue de Tombouctou. Deux étages au-dessus, Johann Zarka, copain d'enfance de Geoffrey, rencontré sur les bancs du collège de la banlieue cossue de Bry-sur-Marne (Val-de-Marne).

« Nous avions à nous trois les compétences pour fonder une maison d'édition, on y a mis chacun 4 000 euros et c'était parti », résume Clara Tellier Savary. Editrice Web aux Inrocks puis à Courrier International, la Lilloise de la bande avait déjà lancé Porntoshop, une revue féministe, politico-érotique.

Elle avait surtout le goût comme ses acolytes des formats longs, de l'investigation immersive et de l'édition soignée. L'envie, aussi, de prendre le temps de faire les choses « du début à la fin ». Dans le trio, c'est elle la chef d'équipe. Celle qui envoie au charbon. Elle qui, à 35 ans, oriente et relie minutieusement les manuscrits pour en faire des livres qui marchent.

De l'immersion à la première personne

« Rien n'est aussi satisfaisant que l'eau », pour nourrir ses intuitions. Enchaînant les longueurs à la piscine Nakache de Belleville l'assidue nageuse aux boucles folles et rousses imagine « Steak machine ». La première enquête en immersion signée Geoffrey Le Guilcher inaugurera la saga de la Goutte d'or en février 2017.

« Elle m'a envoyé à l'abattoir ! » D'un rire généreux son compagnon renverse sa tête rasée de frais. Il peut être content, son infiltration dans un abattoir industriel breton dont il a dénoncé les violences animales comme humaines a installé La Goutte d'or à côté des grands noms de l'édition française. Depuis, les manuscrits affluent. Tellement, qu'à trois, ils n'ont plus le temps de les lire.

Jeudi dernier Geoffrey publiait « La Pierre Jaune », son premier roman, édité et corrigé, « sans complaisance », insistent ses associés. Une plongée effroyablement réaliste dans la France post-attentat nucléaire à la Hague (Manche). La fiction fricote là aussi avec le journalisme. L'ex-Inrock, qui collabore régulièrement avec Médiapart, Les Jours ou la Revue dessinée, a nourri son texte de scénarios validés par la communauté scientifique.

«Paname Underground», prix de Flore 2017

Johann Zarca est aux commandes du volet fiction. Six romans au compteur de ses 36 ans, il a décroché le prix de Flore 2017 avec « Paname underground », le premier qu'il publiait pour la Goutte d'or.

Zarca s'y fait guide de la défonce. Chaque chapitre de ce polar social argotique raconte un quartier de Paris, dépeint comme autant de microcosmes d'une descente aux enfers qu'il a vue de près. A entendre aujourd'hui son parlé franc d'écorché, on croit volontiers à sa sincérité. Celle qu'il a mise au service de son talent d'auteur comme d'éditeur. Lui qui compte ses presque seize mois d'abstinence à la drogue.

« Je ne me vis pas comme un expert, je raconte des histoires en rentrant par la porte des personnages, des gens que j'ai croisés. Comme éditrice, Clara m'a pas fait de cadeau, elle m'a fait taffer et c'est normal. Sinon, on fait tout ensemble, mais moi je m'occupe plus particulièrement de retravailler les textes sur le plan stylistique ».

« Zarca fait de la dentelle, il épure les textes. Clara, elle, c'est la structure et Geoffrey ce qu'on donne à lire, ils ont tous leur rôle spécifique », distribue Valentin Gendrot. L'auteur de «Flic» a crevé le plafond des ventes de la maison d'édition avec plus de 50 000 exemplaires de son infiltration comme adjoint de sécurité dans le commissariat du XIX e paru en septembre 2020.

« Dans notre métier, il y a beaucoup de suiveurs, une flopée d'apparatchiks, mais les inventeurs sont rares»

Habitué de l'infiltration, il avait signé son contrat dès 2019 un soir d'apéro chez Clara et Geoffrey. Juste avant d'intégrer l'école de police : « Ils m'ont accompagné durant l'année et demie que j'y ai passée, je les avais toutes les semaines au téléphone quand ils sentaient que c'était un peu dur. Il n'y a qu'eux pour faire ça, pour prendre le temps et toucher ces sujets ».

Même la concurrence salue la percée de la petite Goutte d'or : « […] l'on attendait qu'émerge une maison d'édition de documents, qui apporte à l'édition une couleur différente comme il en naît en littérature. Dans notre métier, il y a beaucoup de suiveurs, une flopée d'apparatchiks, mais les inventeurs sont rares. Les éditions de la Goutte d'or en font partie. Ils ont du cran et une vision », célébrait sur son compte Instagram le patron des éditions des Arènes, Laurent Beccaria, il y a quelques mois.

La cuvée 2021 de ces livres « au compte-gouttes », la pirouette est d'un ami de la bande, retient ses effets. En mai, Alexandre Kauffmann qui a déjà publié «Surdose» en 2018 démêlera cette fois l'histoire de la mythomane du Bataclan. Zarka promet lui « un bouquin sur les Drag-Queen de Paname ». Et Geoffrey, que l'on surprend à nourrir un couple de corneilles qui se pose sur le balcon, travaille à une BD sur l'oiseau noir intelligent qu'il publiera cette fois chez Futuropolis.

La maison d’édition en quelques dates

2016. Création des Editions de la Goutte d’or, rue de Tombouctou (Paris XVIIIe) par Geoffrey Le Guilcher, Clara Tellier Savary et Johann Zarka

Février 2017. Sortie du premier livre, « Steak machine », enquête immersive de Geoffrey Le Guilcher dans un abattoir industriel.

Novembre 2017. Johann Zarka décroche le Prix de Flore pour Paname underground, premier roman de la Goutte d’or sur les dessous de la drogue à Paris.

Septembre 2020. Succès de librairie avec plus de 50 000 exemplaires vendus, « Flic » de Valentin Gendrot déclenche une enquête de l’IGPN après son immersion comme adjoint de sécurité au commissariat du XIXe arrondissement de Paris.

4 février 2021. Sortie du premier roman de Geoffrey Le Guilcher « La Pierre jaune ». Récit post attentat nucléaire à la Hague (Manche).