Grand Paris express : qui est Patrick Jouin, ce designer qui aménagera les 68 gares

En charge d’aménager les 68 futures gares du supermétro, Patrick Jouin imagine des univers apaisés et fonctionnels. Portrait d’un designer discret au service des usagers.

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 Patrick Jouin a été choisi par la Société du Grand Paris pour dessiner l’aménagement et donner une cohérence aux 68 gares du Grand Paris Express.
Patrick Jouin a été choisi par la Société du Grand Paris pour dessiner l’aménagement et donner une cohérence aux 68 gares du Grand Paris Express. SGP/Claire-Lise Havet

Il touche, agrippe la matière. Caresse du plat de sa main le bois noir de la table de réunion de son agence nichée dans un passage du 11e arrondissement de Paris. Il dessine des cercles imaginaires, lignes concentriques vivantes qui figurent, là le territoire de la capitale et sa banlieue, ici les rails du supermétro qui les réuniront bientôt. Des gestes qui suffiraient à résumer l'homme et son travail. Le propre et le figuré, la technique comme le sensible qui, nourris les uns des autres, ordonnent leurs lignes aux objets.

C'est à n'en pas douter ce qui, chez Patrick Jouin, a séduit la Société du Grand Paris (SGP) qui a confié au discret mais néanmoins incontournable designer français la conception de l'aménagement des 68 gares du Grand Paris Express.

Pas moins de 30000 objets de mobiliers imaginés au plus près des usages qui donneront leur cohérence aux nouvelles infrastructures monumentales de ce chantier du siècle inédit en Europe.

Un design «au service des utilisateurs»

« Ces gares sont des espaces publics dont l'essence est d'améliorer le quotidien des usagers », explique celui à qui l'on doit déjà la rénovation de la gare Montparnasse. « On est dans la mission qui m'anime depuis mes débuts, et ça c'est fantastique! Il fallait une cohérence pour ce réseau qui rassemble les Franciliens et qui sera la première expression concrète du Grand Paris. Le métro parisien est centenaire, le RER ce sont les années 1970, le Grand Paris Express sera lui aussi un signe de nous. Douze millions de personnes vont créer un sillon qui va changer les habitudes. Nous avons besoin de cette unité, de cette communauté », justifie le designer enthousiaste, formé chez Philippe Starck.

Ambitieuse, la commande de la SGP impliquait un cahier des charges strict. Faire lien, oui, faire beau aussi, mais sans oublier de concevoir durable et facile d'entretien. « Patrick portait cette ambition, cette pensée et ce challenge en apportant sa patte, son esthétisme fin et apaisé tout en ayant en tête une logique de résistance et de pérennité du mobilier. Son travail permet d'envoyer un message valorisant aux usagers de banlieue à qui on ne fait pas un métro au rabais. Il a été d'une grande écoute quant à nos contraintes », brosse Stéphanie Navarro, responsable du pôle design de la SGP.

D'autant que le travail lancé dès 2015 sur la conception des gares s'est fait en coréalisation avec le graphiste franco-suisse Ruedi Baur en charge de la signalétique et de l'information voyageurs. Un « jeu de ping-pong intensif » tout aussi inédit dans la conduite des projets entre « le contenant et le contenu ». « Sans que l'un prenne le dessus sur l'autre, se sont développés entre nous des combats pour convaincre de manière courtoise. Patrick est quelqu'un d'extrêmement respectueux du travail des autres, capable de suivre jusqu'au bout les règles communes », insiste Ruedi Baur.

Des abribus aux restaurants étoilés

Aussi radical dans son trait que souple dans sa démarche, Patrick Jouin, touche-à-tout, réussit le grand écart entre le mobilier des restaurants de son ami de vingt ans le chef étoilé Alain Ducasse pour le palace parisien Plaza Athénée, le Jules-Verne à la tour Eiffel ou encore des boutiques du joaillier Van Cleef and Arpels de la place Vendôme ou New York, et celui de la ville de Paris pour JCDecaux.

Si vous levez les yeux, dans les rues de la capitale, on croise du Patrick Jouin tous les 300 mètres : sanisettes publiques, stations Vélib', mobilier urbain pour l'information (Mupi) ou plus récemment distributeurs de gel hydroalcoolique des abribus qu'il a également imaginés en 2013. Le designer, à qui le Centre Pompidou a consacré une généreuse rétrospective en 2010, ne joue pas les artistes hautains. Et revendique un compagnonnage vertueux avec l'industrie.

«Le design fait des bonds parce que l'industrie a fait un bond»

C'est d'ailleurs de là, peut-être, que tout a commencé pour ce fils d'un ingénieur bricoleur qui travaillait dans l'usinage de plastiques et de métaux dans la périphérie de Nantes (Loire-Atlantique), qu'il continue d'appeler à la rescousse aujourd'hui encore dès qu'il fait face à une énigme technique. Sa mère, infirmière — la famille vivait d'ailleurs au sein de l'hôpital de Nantes — lui transmettra quant à elle l'engagement à « prendre soin » auquel il s'attache en aménageant espaces publics et mobilier urbain.

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Adolescent, déjà ému par les objets du quotidien — du design de l'iconique balance Terraillon de Richard Sapper qui trônait dans toutes les cuisines des seventies au transistor minimaliste de Dieter Rams pour Braun — il ose rêver à ceux qu'il pourra un jour concevoir. Le jeune Patrick, qui s'ennuie à l'école et occupe tout son temps à dessiner, comprend vite « qu'on peut tout fabriquer, il suffit de le penser ».

Paris (6e), juin 2020. Patrick Jouin (à droite) et l’architecte Arnaud Delloye (au centre) ont aménagé un système de renouvellement d’air dans le restaurant Allard d’Alain Ducasse. LP/Eric Le Mitouard
Paris (6e), juin 2020. Patrick Jouin (à droite) et l’architecte Arnaud Delloye (au centre) ont aménagé un système de renouvellement d’air dans le restaurant Allard d’Alain Ducasse. LP/Eric Le Mitouard  

Une audace née de sa passion pour les technologies qui ont donné naissance en 2004 à la chaise « Solid ». La première au monde à avoir été fabriquée grâce à l'impression 3D, aussitôt entrée dans les collections du MoMa de New York. L'oeuvre-objet n'est pas sans rappeler la mythique chaise B3 réalisée en tube d'aluminium par Marcel Breuer en 1926 à partir des tubulaires de guidons de vélo développés par l'industrie. Mais n'allez pas lui souffler la comparaison avec le maître du Bauhaus. Patrick Jouin a l'humilité susceptible et préfère citer les grands noms du design, Prouvé, Paulin, Tallon qu'il érige en totems, plutôt que de se revendiquer d'une école.

« Le design fait des bonds, l'esthétique fait des bonds, parce que l'industrie a fait un bond », résume celui qui a fondé son agence en 1998 avant de s'associer à l'architecte Sanjit Manku en 2006.

Des bonds, Patrick Jouin sait aussi en faire. En pleine crise sanitaire, à la demande d'Alain Ducasse, le designer a fait appel à nouveau à l'innovation industrielle ainsi qu'à des médecins de la Pitié-Salpêtrière pour aménager un système de renouvellement d'air dans le restaurant Allard (Paris, 6e) qui limite les possibilités de transmission du Covid-19. Certifié par des bureaux de contrôle, il est pourtant fermé, comme tous les autres. « Rageant », laisse échapper celui qui n'exprime sa fougue que dans ses coups de crayon.

Bio express

1967. Naissance à Nantes d’un père ingénieur matériaux et d’une mère infirmière.

1995. Intègre le département mobilier de l’agence de Philippe Starck.

1998. Monte son agence de design d’objets et de mobiliers à Paris.

2004. Crée la chaise « Solid », première chaise au monde à être fabriquée par imprimante 3D.

2007. Conçoit les stations Vélib’ et les mobiliers urbains pour l’information (Mupi) de la mairie de Paris pour JCDecaux.

2015. Remporte l’appel d’offres de la Société du Grand Paris pour l’aménagement des 68 gares du Grand Paris Express.