Expéditions punitives en plein Paris : ces gangs tamouls qui inquiètent

La préfecture de police a émis une note après plusieurs expéditions punitives, dont une dans un restaurant du Xe arrondissement en 2019. Parmi les membres de ces bandes, des jeunes qui au départ voulaient juste jouer au cricket, leur sport national.

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 Paris Xe. Les gangs tamouls s’en prennent aux commerçants lorsqu’ils arrêtent de payer.
Paris Xe. Les gangs tamouls s’en prennent aux commerçants lorsqu’ils arrêtent de payer. Capture d’écran

Marc lâche par la voix de son interprète en langue tamoule : «En sortant de prison, je ne participerai plus au jeu de cricket.» Ce n'est pourtant pas pour avoir tapé la balle au cours d'une partie de ce sport arrivé avec la colonisation, que ce jeune sri lankais âgé d'une vingtaine d'années est mis en examen et écroué à Villepinte (Seine-Saint-Denis) depuis un an. Mais bien pour une tentative de meurtre sur un restaurateur du Xe arrondissement de Paris.

Marc est vraisemblablement un cadre des «Avaa», un des gangs tamouls repérés par la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP). Devant le juge d'instruction, il a reconnu qu'il était le commanditaire du saccage de l'établissement, mené le 2 septembre 2019. Lors d'une précédente agression il avait écopé de six mois de prison dont quatre ferme.

Haches, hachettes et sabre

Ce jour-là, selon ce que montrent les enregistrements des caméras, une bande se retrouve autour de camions. Ils se distribuent des armes, principalement des haches, des hachettes, des bouteilles de verre brisées et aussi un sabre caché dans le manche d'un parapluie. «Les rôles sont attribués, c'est bien organisé», note le parquet de Paris.

Quand ils débarquent dans le restaurant, les agresseurs renversent les chaises, les tables, cassent ce qu'ils trouvent. Un coup de hache est donné sur la chaise que le gérant de l'établissement tient à bout de bras. Ce qui justifie, selon le parquet de Paris, l'ouverture de l'information judiciaire pour tentative de meurtre et association de malfaiteurs dans le but de commettre un crime ou un délit.

Comme Marc, cinq autres tamouls, dont deux mineurs, sont mis en examen. Certains sont écroués, d'autres sous contrôle judiciaire. Sur tous les protagonistes de l'affaire, un seul manque. Il est surnommé Robert ou Robinson et n'a pas été identifié par les enquêteurs. L'instruction est close, et les faits pourraient finalement être requalifiés en violences volontaires avec armes et en réunion.

«Little Jaffna», leur quartier parisien

Ils faisaient tous partie d'un gang «Avaa» décrit pour être l'ennemi juré des «Elaam boys», un autre gang de Tamouls qui sévit sur Paris, principalement dans les arrondissements du nord, en particulier le Xe, entre les rues Cail et Perdonnet. Le quartier proche de La Chapelle est surnommé «Little Jaffna», du nom d'une commune du nord du Sri Lanka.

Ils essaiment aussi en Seine-Saint-Denis, sur les communes de Pantin ou de Bobigny, où des violences ont secoué la communauté. Là-bas, en 2010, un homme avait eu une main coupée et la seconde pratiquement tranchée après une altercation avec des membres d'une bande rivale.

Le phénomène est pris au sérieux au point que la préfecture de police de Paris a émis une note le décrivant et listant quelques-unes des principales bandes. Parmi elles, les «Avaa» et les «Elaam boys», mais aussi les «Cyber», les «Cobras», les «Red boys»…

«Pour l'Etat, ce sont des fantômes»

Apparus pour la plupart aux alentours de 2010, leur nombre n'est pas clairement connu. «Quand un gang disparaît, il renaît en fait sous un autre nom, dépeint un interprète judiciaire en langue tamoule. On ne sait pas non plus combien de membres il y a dans chaque gang. Il y a ceux qui sont en haut visible et la base. Un peu comme un iceberg. Beaucoup ne sont pas connus car ils sont en situation irrégulière. Pour l'Etat, ce sont des fantômes.»

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Ces organisations recrutent leurs membres sur la base de leur amour pour le cricket. «Ces jeunes sont isolés et ces organisations leur donnent un travail pas déclaré mais qui leur donne une impression d'insertion, déroule Me Maud Guillemet, l'avocate de Marc. On va ensuite jouer sur cette dépendance. Ils se sentent redevables de l'aide qu'on leur a apportée et vont ensuite être embauchés pour des expéditions punitives.» Car derrière ces groupes, il y a de l'extorsion organisée des commerçants de la communauté, argent réinvesti pour créer d'autres commerces.

Paris Xe, jeudi dernier. Le secteur «Little Jaffna» se situe dans le Xe arrondissement, comme ici rue Cail.LP/Nicolas Goinard
Paris Xe, jeudi dernier. Le secteur «Little Jaffna» se situe dans le Xe arrondissement, comme ici rue Cail.LP/Nicolas Goinard  

«Il y a certainement du racket, mais les commerçants ne se tournent pas forcément vers nous quand ça leur arrive, constate une source policière. On remarque cependant quand il y a la fête célébrant la mémoire des Tigres Tamouls (NDLR : 70 000 morts pendant la guerre civile) que certains commerçants sont contraints de mettre des affiches parfois choquantes sur leurs vitrines. On ressent une certaine pression.»

Le quartier sri lankais à Paris, ce sont quelques artères seulement autour de la rue Louis-Blanc. On y trouve des magasins de vente de tissus, des bijouteries, des épiceries, des restaurants sri lankais et indien et des chalands qui viennent de toute l'Ile-de-France pour s'approvisionner. Les commerçants que Le Parisien a rencontrés n'ont pas souhaité s'exprimer sur les gangs.

Un violent affrontement évité en 2018

«Au départ, il y a une base politique et pour certains ça s'est transformé en banditisme, résume Me Daniel Fellous, avocat parisien qui a défendu plusieurs membres de ces gangs. Ils demandent aux commerçants de payer pour la cause tamoule. Quand les commerçants se rendent compte que ce n'est pas utilisé pour la cause, ils arrêtent de payer, ce qui débouche sur des expéditions punitives.»

C'est dans les années 1980 que les premiers réfugiés tamouls arrivent en France pour fuir la répression Cingalaise. Initialement, les bandes se constituent pour éviter l'isolement mais des factions de la guérilla se reconstituent dans la capitale. Aujourd'hui, ces bandes disposent de signes d'appartenance comme des tatouages, de façons de s'habiller ou de mots-clés utilisés sur Internet.

Le 26 août 2018, porte de Pantin (XIXe), ils sont quatorze des «Cyber» à vouloir en découdre avec les «Elaam Boys». Dans des sacs, des barres de fer, des couteaux, des épées, une hache. Les esprits se sont échauffés pendant plusieurs semaines sur les réseaux sociaux. L'affrontement est évité de peu avec l'intervention de la police. Ils sont placés en garde à vue pour «participation à un attroupement armé». Certains seront jugés et condamnés d'autres relaxés. L'affaire a lieu en marge de la fête religieuse honorant le Dieu Ganesh. L'un d'eux expliquera aux policiers que les armes sont en fait des couverts pour couper la nourriture…

L'assaillant des anciens locaux de «Charlie Hebdo» impliqué dans une rixe

En 2014, un restaurant de la rue du Fauboug-Saint-Martin avait aussi subi les assauts d'un gang appelé les «Sathanai». «Plus récemment, nous avons moins de faits, dépeint une source policière. Ce qu'il y a en revanche depuis cet été, ce sont des tensions avec les vendeurs à la sauvette afghans ou d'autres communautés qui sont arrivées dans le quartier.»

Selon nos informations, Zaheer Hassan Mahmoud, le Pakistanais qui a attaqué le 25 septembre dernier deux salariés de l'agence Première ligne devant les anciens locaux de «Charlie Hebdo», avait été impliqué quelques semaines plus tôt dans une violente rixe contre un gang tamoul.

Paris est le terrain d'affrontement de ces gangs. C'est pour cette raison que l'avocate de Marc avait proposé de l'éloigner de la capitale. Le juge des libertés et de la détention a décidé de prolonger son incarcération. En prison, il ne parle à personne même s'il a tenté d'apprendre le Français : «Il est sur liste d'attente», explique son avocate.