Du Club Med au Mama Shelter, la renaissance de Serge Trigano

Serge Trigano, l’ancien patron déchu du Club Med, perpétue avec ses deux fils, un nom étroitement lié à l’histoire de la société des loisirs. Il est désormais à la tête de la chaîne d’hôtel Mama Shelter.

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 Serge Trigano et ses fils, Benjamin (à gauche) et Jérémie (à droite), au Mama Shelter de la rue de Bagnolet (XXe).
Serge Trigano et ses fils, Benjamin (à gauche) et Jérémie (à droite), au Mama Shelter de la rue de Bagnolet (XXe). DR

Quand il sort faire ses courses dans le XVIe arrondissement, pratiquement personne ne reconnaît Serge Trigano qui fut pourtant le patron de l'une des marques françaises les plus connues dans le monde. « On ne me reconnaît pas mais quand je donne mon nom, il évoque encore pour beaucoup le Club Med, alors que peu de personnes savent que nous sommes derrière les hôtels Mama Shelter », confie au Parisien l'homme d'affaires, aujourd'hui âgé de 74 ans.

Presque un siècle d'histoire familiale

C'est l'histoire de cette épopée familiale, faite de brillants succès et d'échecs cuisants, qu'il raconte dans « Trigano loves you »*, paru en octobre dernier. L'histoire d'une renaissance, qui épouse celle de la société des loisirs, des 30 glorieuses à nos jours. Dans la famille Trigano, il y a d'abord eu Raymond, le grand-père, qui a fait connaître le nom avec du matériel de camping et puis Gilbert (1920-2001), le père, cofondateur du Club Med, et enfin Serge, qui a marché et trébuché dans les pas de son père, avant de fonder le groupe Mama Shelter (lire ci-dessus), avec ses deux fils, Jérémie et Benjamin.

La saga familiale remonte à 1935. Raymond Trigano, pied-noir d'Algérie, crée le premier atelier de toile de bâche avant de fonder une entreprise spécialisée dans la distribution d'articles de plein air connue à travers le fameux slogan : « Le camping, c'est Trigano ». L'épopée se poursuit dans la France d'après guerre avec l'un de ses fils, Gilbert. L'ancien résistant s'associe à Gérard Blitz, ancien champion de water- polo et créateur d'un « village vacances », à Majorque, aux Baléares. Les deux hommes rêvent d'« un laboratoire du bonheur et de la douceur de vivre ». C'est le début du Club Méditerranée. Gilbert Trigano poursuivra l'aventure seul. Il parcourt le monde pour créer un véritable empire.

Des hauts et des bas

Serge sera embarqué jeune, d'abord GO (gentil organisateur), puis chef de village, avant de prendre la direction des opérations mondiales du Club Med. Mais en 1997, il est viré sans ménagement par Agnelli, l'actionnaire majoritaire. « Le téléphone ne sonne plus. Nous sommes rayés des listes VIP pour les expositions, les cocktails et les avant-premières, ce qui, honnêtement, ne me gêne pas. Mais le sentiment d'un ratage complet est assez difficile à vivre », raconte Serge Trigano. Il cherche à rebondir et c'est avec les Mama Shelter qu'il entame une nouvelle vie, après une longue traversée du désert. Un nouveau concept d'hôtellerie urbaine lancé en 2008, non loin de la porte de Bagnolet (XXe) à la place d'un garage en déshérence.

Une déco décalée, « un équipement 5 étoiles pour des prix de 3 étoiles » et une cuisine imaginée par des chefs étoilés. Une éclaircie après avoir perdu quatre ans et englouti des millions dans un projet d'hôtel imaginé à Marrakech. Et le fruit d'une rencontre avec Cyril Aouizerate, philosophe urbaniste, avec la participation de Philippe Starck. Au Mama Shelter, on peut boire un verre ou écouter de la musique sur le roof top, jouer au baby-foot et se réunir autour de tables d'hôtes. « A l'époque, personne ne croyait en ce projet. J'ai rencontré plus de 80 banquiers, financiers, investisseurs et hôteliers qui m'ont tous envoyé sur les roses, en me disant que cela ne marcherait jamais. On l'a lancé quand même, en mobilisant tout ce que j'avais gagné dans mon ancienne vie et en me faisant accompagner par la Caisse d'Epargne car mes économies ne suffisaient pas », raconte Serge Trigano qui s'adossera plus tard à Sébastien Bazin, le président d'Accor.

Le succès surprise des Mama Shelter

Dès l'ouverture, l'ovni posé au milieu de nulle part attire les foules. « Je m'étais demandé si cela ne se résumerait pas à un phénomène de mode mais, l'an dernier, nous faisions encore entre 500 et 600 couverts par jour », explique Serge Trigano au Parisien. « Aujourd'hui, la page du Club Med est définitivement tournée, assure-t-il. Pendant trente ans, j'ai vécu des moments merveilleux dans cette entreprise. Aujourd'hui, le Club est devenu un tour-opérateur haut de gamme tenu par des Chinois. C'est une autre histoire », balaie le chef d'entreprise qui a mis « un point d'honneur à ne pas commenter ni critiquer la politique de (ses) successeurs » et « regrette qu'ils n'en aient pas fait autant à (son) égard ».

Depuis le début de la pandémie, Serge Trigano travaille dans son appartement du XVIe arrondissement de Paris et pilote les réunions de direction depuis le Mama Shelter du XVe où il se rend presque tous les jours entre deux voyages à Nice, Casablanca, Tunis ou Singapour. « On s'intéresse maintenant au monde des seniors, nous confie-t-il. On aimerait apporter la patte Trigano pour rendre plus gaies les maisons de retraite. » Un seul regret, écrit Serge dans son livre : « Que mon père ne soit pas là pour voir le succès du Mama ».

« Trigano loves you, du Club Med au Mama Shelter », Albin Michel, 231 pages, 21,90 euros