Dieudonné seul candidat pour sauver la Comédie Italienne à Paris ?

À nouveau endetté, l’unique théâtre dédié à la Commedia Dell’Arte attend toujours l’investisseur qui le sauvera. Le plus constant, Dieudonné, inquiète.

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 La Comédie italienne, rue de la Gaîté (XIVe). Le petit théâtre s’est cru sauvé, mais la reprise idéale n’a pas abouti.
La Comédie italienne, rue de la Gaîté (XIVe). Le petit théâtre s’est cru sauvé, mais la reprise idéale n’a pas abouti. LP/Ph.B.

On le croyait tiré d'affaire. Sauvé par un petit miracle digne de ses pièces à rebondissements, et un petit mouchoir brodé abandonné par Marilyn Monroe dans les toilettes d'un grand hôtel de New York… Ce souvenir glamour, cette relique restée sous verre pendant près de 40 ans avant que son dernier propriétaire se résigne à le vendre, l'année dernière pour 300 000 euros, avait permis de croire au sauvetage définitif de la Comédie Italienne. Le petit théâtre à la façade bleu ciel et or de la rue de la Gaîté (XIVe), unique théâtre de France dédié à la Commedia dell'Arte, avait pu reprendre son souffle et faire passer ses comptes du rouge écarlate au rose pâle. « Nous avons pu rembourser les dettes et même lever l'hypothèque qui pesait sur le théâtre », se consolait ainsi Attilio Maggiulli, fondateur iconoclaste de la Comédie italienne, après cette vente crève-cœur.

À ce vent favorable s'en était ajouté un autre, propre à rendre confiante l'équipe du théâtre : des investisseurs sérieux, enthousiastes et visiblement décidés, avaient enclenché la surmultipliée en vue d'une reprise de la salle, après divers candidats qui s'étaient avérés trop fragiles, moins motivés, ou carrément refusés par Attilio Maggiulli, résigné à vendre son théâtre mais pas son âme. Ainsi du roi du porno italien Rocco Siffredi par exemple, ou… de Dieudonné, l'ex-humoriste plusieurs fois condamné pour ses propos antisémites et apologie du terrorisme, qui avait déjà tenté sa chance par avocats interposés, mais est resté bloqué à la porte baroque de la rue de la Gaîté par un Maggiulli furibond. « Quitte à pactiser avec le diable, je ne veux pas voir ses cornes », enrageait le fondateur de la Comédie italienne.

« Nous finirons par être moins regardants »

Sauf que depuis le miracle du mouchoir et l'arrivée des repreneurs idéaux, rien n'est allé comme il l'imaginait. La manne apportée par le premier et la renaissance promise par les seconds ont fait long feu. « Ils étaient sérieux, ils avaient même fait expertiser le théâtre, et depuis septembre, c'est silence radio », se désole Claudine Durant-Simon, bras droit d'Attilio Maggiulli. « Le seul qui est resté sur les rangs et le fait savoir, avec des propositions chiffrées, c'est Dieudonné… souligne-t-elle. Évidemment que nous n'en voulons pas, cette idée donne envie de vomir, mais si tout le monde continue à nous marcher dessus, nous finirons par être moins regardants ! À force de se faire envoyer sur les roses ou d'appeler à l'aide dans le vide, on ne peut pas espérer de nouveau miracle ». Attilio l'Italien passionné ne veut « pas compter sur la Madone » pour renflouer le théâtre.

Allusion directe à la réduction drastique voire l'arrêt des subventions versées autrefois par la Ville, la Région et le ministère de la Culture. Trop spécifique, le petit théâtre ne remplit pas assez le cahier des charges requis notamment par la Ville, et toutes ses demandes sont restées lettres mortes. « Les dettes sont reparties à la hausse, on est déjà à 40 000 euros et il y a 6 000 euros de loyer tous les 3 mois… À un moment il faut faire quelque chose ». De son côté, Dieudonné et sa maison de production restent en lice. Trois ans après son expulsion du théâtre de la Main-d'Or, il cherche toujours à louer la salle et serait prêt à payer près de 85 000 euros de loyer par an.

L'effet épouvantail Dieudonné

Et si la « menace Dieudonné », et son effet épouvantail, réveillaient les autorités et permettaient de sauver le théâtre ? En tout cas la Région s'en inquiète, assez pour que Valérie Pécresse elle-même prenne la plume et saisisse la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, et la maire de Paris, Anne Hidalgo. « Tout doit être fait pour éviter cette reprise par Dieudonné, considérant le caractère des spectacles qu'il a donné, et pour lesquels il a été condamné par la justice », souligne la présidente de la Région. Valérie Pécresse se dit « prête à examiner les solutions à mettre en œuvre pour que la Comédie italienne ait le temps nécessaire afin de trouver un repreneur digne de son histoire et des valeurs artistiques et républicaines ».

Tout aux répétitions de son adaptation du « Guépard », en attendant une hypothétique réouverture, Attilio Maggiulli s'étrangle presque de cette démarche de Valérie Pécresse. « Ce qui heurte, c'est le nom du repreneur, mais 47 ans de travail acharné pour défendre la tradition théâtrale dont a découlé tout notre théâtre actuel, et tant d'années de mépris de la part des institutions… cela ne choque pas ». Attilio annonce sa décision de « ne plus avoir affaire à ces fonctionnaires ignorants et cyniques. Malgré l'extrême dénuement dans lequel se trouve la Comédie Italienne, nous continuerons à travailler jusqu'à notre dernier souffle dans une pauvreté franciscaine. Nous ne voulons pas perdre notre âme ».

Attilio Maggiulli a créé son théâtre il y a 47 ans et, malgré sa renommée mondiale, il a dû se résoudre à le mettre en vente. LP/Élodie Soulié
Attilio Maggiulli a créé son théâtre il y a 47 ans et, malgré sa renommée mondiale, il a dû se résoudre à le mettre en vente. LP/Élodie Soulié