Délinquance à Paris : aux Olympiades, les riverains prêts à payer pour leur sécurité

Dans ce quartier du Chinatown parisien (XIIIe arrondissement), les habitants envisagent de faire appel à des vigiles privés pour enrayer l’insécurité qui ne cesse de s’accroître.

 Paris (XIIIe), jeudi. Emmanuel Compain, qui préside la copropriété des Olympiades : «Les policiers sont présents. C’est plutôt qu’ils sont impuissants.»
Paris (XIIIe), jeudi. Emmanuel Compain, qui préside la copropriété des Olympiades : «Les policiers sont présents. C’est plutôt qu’ils sont impuissants.»  LP/Céline Carez

« C'est un vrai sentiment d'emprise des bandes qui s'est installé au fil de ces derniers mois. Les délinquants sont là du matin au soir, sept jours sur sept. Ils sont chez eux. Les habitants se sentent fragilisés. » Emmanuel Compain, président de l'association syndicale libre Olympiades (Aslo), ne mâche pas ses mots. Pourtant, l'énorme copropriété des Olympiades où il habite et qui compte quelque 11000 habitants sur 2,5 hectares « n'est pas considérée comme l'un des quartiers chauds de Paris », insiste un commissaire de police parisien.

Sur cette dalle immense du quartier chinois, au-dessus de la rue de Tolbiac dans le XIIIe arrondissement, style années 1970, flanquée de ses pseudo-pagodes, de tours défraîchies et de barres HLM, avec en sous-sol un mini-Rungis qui alimente « Chinatown », des parkings géants et sombres et deux galeries marchandes vétustes, la question de la montée de la délinquance se pose particulièrement depuis la fin du confinement.

Le 14 juillet a été le point d'orgue de cette inquiétante escalade. En marge des feux d'artifice « officiels », la dalle et ses alentours se sont enflammés, au sens propre comme au sens figuré… Les tirs de mortiers, pourtant interdits à la vente et qualifiés d'armes par destination, se sont succédé pendant plusieurs jours. Ainsi que les incendies criminels, les actes de vandalisme, les menaces de mort sur des habitants et les guets-apens avec la police… Une situation telle que le 21 juillet, le procureur de la République, le préfet de police et l'Etat major de la préfecture de police, débarquaient sur la dalle. « Le plus dingue, c'est que la plupart de ces hauts fonctionnaires en poste à Paris ne connaissaient pas le quartier. C'était la première fois qu'ils venaient! » se souvient Emmanuel Compain.

Le 21 juillet, le procureur de la République, Rémy Heitz, se rend aux Olympiades avec la préfecture de police, le maire et Emmanuel Compain (à dr.). /DR
Le 21 juillet, le procureur de la République, Rémy Heitz, se rend aux Olympiades avec la préfecture de police, le maire et Emmanuel Compain (à dr.). /DR  

Mais ces violences de juillet sont loin d'être une exception. Aux Olympiades, les riverains sont aujourd'hui tellement excédés par la violence qu'ils envisagent sérieusement de mettre la main au porte-monnaie, en faisant appel à une société de sécurité privée. Même si cela coûte cher. D'après un spécialiste, la prestation de trois vigiles 24 heures sur 24 à laquelle ils songent avoisinerait le million d'euros par an. « Ce n'est pas qu'on a l'impression d'avoir été abandonnés par le commissariat du XIIIe, insiste Emmanuel Compain. Les policiers sont présents. C'est plutôt qu'ils sont impuissants. »

«Si mon téléphone sonne dans mon sac, je ne le sors pas»

Ce jeudi après-midi, la dalle est calme. « C'est trop tôt », ironise un commerçant. A l'une des entrées du parking, un guetteur, mineur, collé à son smartphone, vous ouvre la porte et filtre les entrées. « Ils planquent leur came dans les parkings », précise un habitant. Ici, résume un autre, c'est « trafic de stups, arrachage de sacs, insultes, menaces, tags, racket de commerçants, vandalisme perpétuel des caméras de vidéosurveillance qui gênent leurs trafics, vendeurs à la sauvette… ». « Sur la dalle, s'indigne Noëlle*, si mon téléphone sonne dans mon sac, je ne le sors pas. » La septuagénaire, qui habite ici depuis 40 ans, a la nostalgie de « quand c'était l'esprit village. Qu'on ne demandait pas à nos enfants de faire un détour pour éviter les sous-sols ».

Lasse, la copropriété a aussi cessé de changer les appareils ferme-portes du parking. « Ils les défoncent. On a dû en racheter une vingtaine par an, à raison de 1500 euros l'unité. » Côté avenue d'Ivry, entre le dédale de galeries marchandes, beaucoup de commerces ont baissé le rideau de fer. Devant le PMU, des jeunes tiennent les murs. « Cet été, poursuit un habitant, ils étaient une trentaine. Ils installent des vieux fauteuils, mettent de la musique, sortent la chicha, fument des joints, ramènent des vélibs vandalisés, bousculent les gens. » « Les plus jeunes ont 11 ans, précise un policier. Ils ne sont pas tous du quartier. Certains viennent de cités voisines et même du Val-de-Marne. Tout ça est très poreux. »

Un haut fonctionnaire de police pointe l’architecture du doigt : «Une cité (…) enclavée où les voitures de police ne peuvent pas circuler, avec des rues souterraines (…) qui génèrent du trafic de drogue.» /LP/Céline Carez
Un haut fonctionnaire de police pointe l’architecture du doigt : «Une cité (…) enclavée où les voitures de police ne peuvent pas circuler, avec des rues souterraines (…) qui génèrent du trafic de drogue.» /LP/Céline Carez  

« Il y a bien un sentiment d'insécurité depuis la fin du confinement, confirme Jacques Hua, secrétaire de l'association des commerçants du quartier asiatique, mais cette délinquance, c'est une minorité qui met la misère à une majorité. Rien que ces derniers jours, trois dames asiatiques ont été victimes de violentes agressions par les mêmes auteurs. » Jacques Hua ne ferme pas la porte au scénario d'une société de vigiles privés, même si la copropriété avait déjà, en 2016, fait appel à des maîtres-chiens. « Ça n'avait pas été concluant. »

«Depuis cette semaine, un correspondant dédié au XIIIe au parquet de Paris»

Pour sa part, le maire DVG du XIIIe, Jérôme Coumet, qui multiplie les réunions avec le commissaire de police du XIIIe, la copropriété, le parquet de Paris et les commerçants, dénonce un « manque cruel de policiers » mais se veut optimiste. « Il y a un vrai début de reprise en mains du quartier. » Et des actions : « Depuis cette semaine, il y a un correspondant dédié au XIIIe au parquet de Paris. Mercredi dernier, les policiers des stups ont débarqué avec un chien renifleur. Et il y a eu des expulsions de squatteurs dans la galerie marchande », souligne-t-il.

Un haut fonctionnaire de police, qui connaît bien ce quartier, se montre plus pessimiste… « Il y a eu une lente dégradation. Les délinquants se sont approprié le territoire. » Et de pointer une difficulté liée principalement à « cette architecture improbable et unique : une cité posée sur une dalle enclavée où les voitures de police ne peuvent pas circuler, avec des rues souterraines, vétustes et glauques qui génèrent du trafic de drogue. A part expulser les familles de dealers, ce qui prend des années et casser la dalle — ce qui paraît techniquement impossible —, difficile de remédier à cela. »