De Joseph à Benjamine Rytmann, la saga de «l’Empereur» du cinéma de Montparnasse

Occupation, Nouvelle Vague, arrivée des multiplexes... Un livre préfacé par Claude Lelouch retrace l’histoire méconnue et romanesque du fondateur des cinémas Rytmann, qui ont régné sur Montparnasse pendant plus de 50 ans et restent incarnés, au Bretagne, par l’héritière de 92 ans.

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 Benjamine Rytmann à son bureau, en 2020.
Benjamine Rytmann à son bureau, en 2020. Arnaud Chapuy

Il était surnommé «l'Empereur de Montparnasse» et a régné en seigneur, pendant des décennies, sur les écrans noirs de la rive gauche. Vrai, l'ascension de Joseph Rytmann tient un peu d'une campagne de grandes batailles, pour créer puis défendre un empire grand comme… le quartier de Montparnasse (XIVe/XVe), où cet enfant de juifs russes a créé le plus réjouissant des royaumes : celui du cinéma. Plus de 80 ans après la toute première salle, l'unique héritière Rytmann ronge son frein depuis des mois, privée de son rituel quotidien au Bretagne, la troisième plus grande salle de Paris : en temps plus apaisés, Benjamine y vient chaque matin.

Joseph Rytmann et sa fille Benjamine. DR
Joseph Rytmann et sa fille Benjamine. DR  

À 92 ans, la patronne, fille unique et chérie de Joseph, héritière d'une passion qu'elle ne se destinait peut-être pas à assumer si totalement, vient au travail sans jamais déléguer. Bien décidée à tenir son rôle à la tête du dernier vaisseau emblématique de « l'empire » de son père, dont les salles ont peu à peu été vendues aux mastodontes de la concurrence. « J'ai toujours été là. Quand il est parti je m'en suis occupée », pose-t-elle simplement. C'était l'ordre des choses. Mais aujourd'hui? « J'ignore quand nous rouvrirons, soupire Benjamine Rytmann. Entre les deux confinements j'ai repris des films anciens et des classiques Disney. J'avais prévu de prendre Wonder Woman, mais aujourd'hui je ne vois pas ce qui va se passer. Les Américains mettent les films directement sur les plates-formes, avec les distributeurs c'est difficile… Tout cela est mal parti », se désole la doyenne des exploitants de cinémas.

En ouvrant ses archives et sa mémoire intime à Axel Huyghe et Arnaud Chapuy, cinéphiles collectionneurs et passionnés, la digne fille de son père a permis de faire connaître une aventure de vie digne d'un roman. La chute en est assez sévère, amorcée à la fin des années 1990 avec la vente des salles historiques, mais le parcours valait un beau livre*, qui sortira ce mois-ci, dont les photos d'époque et les anecdotes tisseraient un long-métrage. « Ce livre raconte une histoire de cinéma, c'est un travail à la fois patrimonial et humain », insiste Axel Huyghe fondateur du site spécialisé Salles-cinema.com.

Axel Huyghe (à gauche) et le photographe Arnaud Chapuy font revivre l’aventure de Joseph Rytmann et d’une époque de Montparnasse. LP/Elodie Soulié
Axel Huyghe (à gauche) et le photographe Arnaud Chapuy font revivre l’aventure de Joseph Rytmann et d’une époque de Montparnasse. LP/Elodie Soulié  

« Ces salles de Montparnasse ont une histoire et ont marqué le quartier pendant des décennies, chacune avait son identité dans ce monopole, et le Bretagne est encore la 3e plus grande salle de Paris ! » insistent les auteurs, qui ont financé leur ouvrage en lançant une campagne de prévente sur une plateforme de financement participatif. « C'était une façon de faire adhérer les cinéphiles au projet et nous en avons vendu une centaine, cela nous a confortés dans l'idée que raconter cette histoire a du sens », se réjouit Axel Huyghe. À quelques jours de la sortie, les auteurs viennent de recevoir un joli cadeau très espéré : la préface de Claude Lelouch.

Le Bretagne en 1964, avec à l’affiche «les Animaux». DR. Collection Axel Huyghe
Le Bretagne en 1964, avec à l’affiche «les Animaux». DR. Collection Axel Huyghe  

La fuite des progroms russes

Joseph avait 4 ans lorsque ses parents ont fui la Russie des pogroms antijuifs, et se réfugièrent à Paris en 1907. Loin de sa Biélorussie natale, le petit Joseph grandit dans l'épicerie paternelle du quartier de Clignancourt (XVIIIe). A priori rien ne le destine au « commerce du rêve », le cinéma, et pourtant à 23 ans, jeune marié intronisé dans le commerce de meubles de sa belle-famille, Joseph laisse son goût d'entreprendre prendre un chemin de traverse.

En 1933, il rachète un ancien théâtre d'opérettes du petit Montrouge, qui fait aussi office de cinématographe. Ce sera… Le Mistral, avenue du Général-Leclerc (XIVe), une salle récemment disparue sous les pelleteuses, pour laisser place à un programme immobilier. À l'époque de Joseph Rytmann, le théâtre de Montrouge fait honneur à René Clair et à Pagnol, on y voit aussi « l'Ange Bleu », ou encore « Dr Jekyll et Mister Hyde », « Coiffeur pour dame » ou « Scarface »…

Joseph Rytmann lors de la première du film « les Cheyennes » en 1964. DR
Joseph Rytmann lors de la première du film « les Cheyennes » en 1964. DR  

Cinq salles, un monopole de quartier

D'innovations techniques en améliorations de confort, Rytmann parvient à tenir son rang parmi la concurrence, déjà rude, et rêve de nouvelles salles tout en gérant le Maine Palace, 1100 places avenue du Maine. Premiers jalons dans un quartier vivant, commerçant et très passant, qui deviendra son royaume. Le flair et le sens du commerce sont un atout, l'exploitant autodidacte vise la gare Montparnasse, son brassage et… ses brasseries.

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C'est dans l'une d'elles, dont il a racheté le bail, qu'il créera une nouvelle salle en 1938 : le Miramar, ainsi baptisé en clin d'œil affectif à l'hôtel de Cannes où la famille passe ses vacances d'été, fait claquer sa façade monumentale sur le carrefour de la place de Rennes, devenue depuis la place du 18-Juin-1940. Viendront ensuite le Montparnos de la rue d'Odessa, le Bienvenue de la rue de l'Arrivée, transformé aujourd'hui en salle de spectacle.

Confisqués par Vichy

La guerre aurait pu anéantir l'empire Rytmann et décimer la famille. « Les lois vichystes ne permettent plus à Joseph et à son entreprise israélite de poursuivre ses activités commerciales, écrivent Axel Huyghe et Arnaud Chapuy. L'exploitant est alors contraint de céder ses cinémas à un administrateur provisoire. » Spoliés, bientôt traqués, Joseph et son épouse Madeleine parviennent à fuir la capitale avec leur petite fille, Benjamine, et se réfugient dans de la famille à Saumur. « On a eu de la veine, se souvient Benjamine Rytmann. Retrouver les cinémas a été compliqué mais on a eu de la chance, et des amis. »

Benjamine Rytmann en  1974 au Bretagne, année de la sortie de «Toute une vie», de Claude Lelouch. DR
Benjamine Rytmann en 1974 au Bretagne, année de la sortie de «Toute une vie», de Claude Lelouch. DR  

Une bonne étoile veillait sûrement sur Joseph, qui rentre à Paris avec de faux papiers, à la fin de la guerre. Récupérer ses salles de cinéma n'est pas simple, les relancer non plus, mais l'exploitant a l'énergie, les idées, le goût et la passion du cinéma. Il enchaîne les sorties en exclusivité, transforme le théâtre de Montrouge en luxueux Mistral, moquetté et éclairé d'appliques de cristal. Les plus grands films y sont donnés.

Pendant ce temps au cœur de Montparnasse, dont le potentiel ne fait que se confirmer, l'empire Rytmann va bientôt s'étendre : c'est le Bretagne, en 1961, cette fois encore dans une ancienne brasserie. Hall de marbre, 17 m de façade, climatisation, 850 fauteuils…

Le Bretagne devient un fleuron, les grandes productions y tiennent bien l'affiche. Joseph sait aussi négocier les exclusivités, et impose son goût pour le jeune cinéma des années 1960 : Louis Malle, Chabrol, Truffaut, Lelouch qui devient un ami de Joseph, voisinent avec les grands Disney. Pour les distributeurs, les cinémas Rytmann sont des incontournables, et cela dure jusqu'à la fin des années 1990. Entre-temps le Bienvenue (ex-2 Montparnasse) et les Montparnos ont rejoint l'empire.

Le Miramar en 1964. DR.Collection Axel Huyghe
Le Miramar en 1964. DR.Collection Axel Huyghe  

La fin de l'âge d'or

La suite, l'érosion puis la dislocation de cet empire, c'est Benjamine qui la prend de plein fouet. En 1972, son père lui confie le Bienvenue, en 1983 il la propulse à la tête de l'ensemble. Montparnasse voit alors s'ouvrir toujours plus de salles, la concurrence se fait âpre, les complexes deviennent multiplexes… Rytmann a beau nouer des partenariats solides et tenir une programmation fructueuse, les entrées chutent progressivement. En 2009, Benjamine cède l'entreprise familiale à Pathé-Gaumont, mais garde la gérance du Bretagne. « Un geste de fidélité à son père », analyse Axel Huyghe.

De son bureau du Bretagne, dernier vestige de l'âge d'or, Benjamine Rytmann assiste donc de près à la disparition de ses salles. Le Bienvenue cédé à un théâtre en 2012, le Mistral à la promotion immobilière en 2016, les Montparnos et le Miramar fondus dans l'immense Gaumont-Parnasse… « Cela devenait difficile, il a bien fallu vendre, raconte-t-elle. J'espérais garder le Mistral car c'était la première salle, mais ça ne marchait plus, il y avait la concurrence en face ».

Le Gaumont Alésia refait à neuf, et sa mine de blockbusters. Une machine à broyer pour le Mistral. Le symbole d'une saga de quartier, de cinématographe et d'entreprise, qui se refermera lorsque Benjamine en décidera. Resteront 130 pages de photos et de souvenirs.

CLAUDE LELOUCH : CLAUDE RYTMANN A DÉFENDU TOUS MES FILMS

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Joseph Rytmann et Claude Lelouch. DR
Joseph Rytmann et Claude Lelouch. DR  

C'est en ami que Claude Lelouch a accepté de signer la préface du livre d'Axel Huyghe et Arnaud Chapuy. En ami et en cinéaste reconnaissant, tant Lelouch doit à Joseph Rytmann d'avoir toujours, parmi les premiers, mis en avant et défendu son cinéma. La première fois, c'était en 1967 avec «Vivre pour vivre», mis à l'affiche pendant 17 semaines, et ce fut ainsi pour tous les Lelouch.

« Joseph Rytmann a défendu tous mes films, même quand les grincheux grinchaient », confirme le réalisateur dans le texte qu'il vient de livrer aux auteurs. De Joseph Rytmann, qu'il avait aussi eu « la bonne idée de le faire tourner dans La Bonne année, avec Lino Ventura et Charles Gérard », Claude Lelouch garde cette confidence, faite après une journée de tournage où Joseph faisait de la figuration : « Le cinéma c'est mieux que la vie ! » Une phrase que Lelouch aime à faire sienne, en hommage à un homme « que j'ai vu arrêter des gens dans la rue pour les inviter à voir un film indispensable ».

*«Rytmann, l'aventure d'un exploitant de cinéma à Montparnasse», par Axel Huyghe et Arnaud Chapuy. 30 euros aux éditions L'harmattan, collection salles de cinéma.

La couverture du livre « Rytmann, l’aventure d’un exploitant de cinéma à Montparnasse ». DR
La couverture du livre « Rytmann, l’aventure d’un exploitant de cinéma à Montparnasse ». DR  
 
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