Couvre-feu à 22 heures à Paris : «C’est la cata» pour les épiceries de nuit

Un arrêté interdit les livraisons et vente d’alcool entre 22 heures et 6 heures du matin, à partir de vendredi à Paris. Un moyen d’éviter les attroupements nocturnes mais un coup dur pour les commerces de nuit.

 Paris XIe, le 23 octobre. Les supérettes ouvertes la nuit sont susceptibles de créer des attroupements.  Elles n’ont plus le droit de vendre de l’alcool après 22 heures.
Paris XIe, le 23 octobre. Les supérettes ouvertes la nuit sont susceptibles de créer des attroupements. Elles n’ont plus le droit de vendre de l’alcool après 22 heures. LP / Fred Dugit

La maire de Paris et le Préfet de police ont durci le ton. A partir de ce vendredi, les « activités de livraisons et vente à emporter de tous les produits préparés par les restaurants et débits de boissons et les établissements flottants (péniches) seront interdites de 22 heures à 6 heures du matin », à Paris. Les établissements concernés devront donc fermer leurs portes.

Par ailleurs, la vente d'alcools dans les épiceries ou les supérettes, et sa consommation sur la voie publique, sont elles aussi interdites de 22 heures à 6 heures du matin, toujours à Paris. Le décret est paru ce jeudi et sera opérationnel à partir de ce vendredi 22 heures. Il vise à ralentir la propagation du Covid-19 en restreignant les activités susceptibles de « favoriser les attroupements sur la voie publique ou dans la sphère privée ».

Mais au Panier sympa, avenue Félix-Faure (XVe), la mesure a été accueillie très froidement ce jeudi. Il faut dire que dans cette supérette, on trouve plus d'alcool que de poireaux ou de litres de lait. Deux murs entiers regorgent de bouteilles, packs de bières, canettes, mignonnettes…

Les coursiers en pâtissent également

« Ici, tout est basé sur l'alcool ! Whisky, vodka, vin, bière », confirme sans détour Nadir*, le jeune vendeur salarié. Et mon chiffre d'affaires, je le fais le soir ». Alors, avec cette interdiction de vente après 22 heures, ajoute-t-il, « le patron n'a plus qu'à mettre la clé sous la porte. Et moi au chômage. C'est la cata ».

Autres victimes visées par le décret et qui vont en pâtir, car ce sont eux qui font tourner l'épicerie : les coursiers. A la caisse, Nadir utilise deux terminaux Deliveroo et Uber. « Voyez ! dit-il en montrant l'écran de son petit terminal. Ça c'est une commande pour ce soir. Le coursier va venir la chercher. C'est 76 euros d'alcool avec un peu de chocolats ».

« Bah, cette décision est idiote, estime ce client sous sa capuche et son masque. Cette épicerie en bas de chez moi, c'est bien pratique. »

Des riverains pas mécontents

Sur cette artère du XVe arrondissement, proche du métro Boucicaut, la nouvelle du décret ne fait toutefois pas que des malheureux… « On va pouvoir dormir ! savoure Jérôme*, un riverain. Tous les soirs, c'est des attroupements, ça dure jusqu'à deux - trois heures du matin. C'est un ballet incessant de coursiers qui n'éteignent même pas le moteur de leur scooter ou mobylette pour prendre leurs commandes et qui les font pétarader sous nos fenêtres en partant. Les clients traînent dehors en grappes et parlent fort, picolent, fument. A les voir, on pense que le Covid n'existe pas ! »

« Moi, poursuit cette riveraine, j'ai dû changer mon fils de chambre. On est au-dessus de l'épicerie. Y en a qui fument du shit, ça remonte par les fenêtres. Mon gamin se prenait tout ! »

En mai dernier, les riverains des syndics de trois immeubles s'étaient fendus d'une pétition où ils dénonçaient « l'amplitude horaire particulièrement importante de 8 heures à 2 heures du matin » de l'ouverture de l'épicerie de quartier.

La pétition avait été envoyée au maire (LR) du XVe, Philippe Goujon. Les riverains réclamaient de mettre en place des moyens pour « faire respecter leur tranquillité ». Philippe Goujon avait saisi le préfet et le commissariat de police. Avec ce décret, les riverains sont exaucés.

«Les commerçants qui ne jouent pas le jeu pénalisent les autres»

Un peu plus loin dans le quartier, changement d'ambiance. A la « Cave des Entrepreneurs », au 41, rue des Entrepreneurs (XVe), Franck, le patron, considéré dans le quartier comme un « commerçant vertueux » dans la crise du Covid (« fléchage dans ma boutique, trois clients maximum », appuie-t-il), n'est pas vraiment concerné par la nouvelle interdiction puisqu'il ferme ses portes avant 21 heures. Mais il regrette que « quelques commerçants qui ne jouent pas le jeu pénalisent les autres ». « Et qu'on en vienne encore à un nouvel arrêté. »

Le caviste, bourguignon, amoureux des vins du Languedoc, qui s'estime « heureux d'être toujours ouvert », pointe « la mauvaise gestion du gouvernement de la crise du Covid, leur désinvolture qui fait qu'aujourd'hui, on en arrive là », et « l'absurdité de ces décisions qui tuent le petit commerce ».

A quelques mètres de l'épicerie, le nouvel arrêté du préfet de police a aussi frappé Bastien Lapourielle. Ce patron du restaurant gastronomique L'épopée, au 89, avenue Emile-Zola (XVe), sacré plus jeune chef du guide Michelin en 2008, qui proposait des plats à emporter jusqu'à minuit, devra arrêter son activité plus tôt à cause du décret. « Uber Eats aurait dû réguler ses livreurs pour éviter les attroupements en bas des restaurants », juge-t-il. Bastien Lapourielle redoute d'autres décrets et au final, « la disparition totale des livraisons ».

D'ailleurs, à l'Epopée, le chef est tellement « la tête sous l'eau » financièrement « avec ce Covid et ces décrets qui changent tous les trois jours, que pour ne pas couler avec juste les plats à emporter et faire connaître mon restaurant, je fais maintenant relais colis, à raison de 300 colis par jour ».

* Les prénoms ont été changés.

VIDÉO. Yerres : le maire autorise l'ouverture des commerces, la police intervient