Avec vos bas nylon usés, cette Parisienne fabrique du tissu !

Pionnière dans le réemploi et la transformation des collants en tissu, cette jeune styliste donne une nouvelle vie et une nouvelle voie à une matière polluante et non recyclable.

 Paris XVe, début novembre. Hélène transforme les collants de polyamide en tissu, une idée pionnière pour rendre vertueuse une matière non recyclable.
Paris XVe, début novembre. Hélène transforme les collants de polyamide en tissu, une idée pionnière pour rendre vertueuse une matière non recyclable. LP/Élodie Soulié

Vous connaissez la « slow food », qui nous fait consommer responsable, de saison, le plus local et le plus zéro déchet possible. Vous connaissez aussi la tendance « slow life », qui nous invite à ralentir et à vivre de façon plus écoresponsable. Le slow design qui promet des meubles écolos et fait de la récup un art de vivre. Et voici le slowtex : le tissu du futur, qui redonne vie à des textiles a priori non recyclables comme…. des collants de nylon.

Dans son petit 20 mètres carrés parisien, qui lui sert à la fois d'atelier et de maison, Hélène Verhelle en est la pionnière, et les transforme en matière tricotable, tissable, crochetable… en tissu propre à faire des chaussons, des sacs, des bijoux et pourquoi pas, des robes! Motivée par l'image effrayante des millions de paires de collants synthétiques jetés chaque année -pas moins de 104 millions en moyenne en France - qui finissent en incinérateurs, ou enfouis parmi d'autres déchets toxiques pour la planète. Empreinte carbone record garantie. Pour cette jeune styliste, passionnée de mode et de tissus, il était temps que la « mode durable » en plein essor s'intéresse aux collants. Et ce n'était pas si simple, avec une matière aussi totalement chimique.

7 300 tonnes de déchets par an

« Je savais créer la forme d'un vêtement et acheter les tissus, les matières, je voulais savoir comment se constitue cette matière », raconte la jeune femme, diplômes d'arts appliqués, de modélisme, stylisme et même de photo de mode. Une industrie traditionnellement assez polluante. « J'ai toujours eu conscience de cette pollution générée par la mode, explique-t-elle, et en cherchant ce que devenaient tous les collants, que moi-même je mettais à la poubelle, je me suis rendu compte de l'ampleur de leur pollution : rien qu'en France, cela représente plus de 7 300 tonnes par an ! »

Le poids de la tour Eiffel… « La meilleure valorisation que l'on pouvait alors proposer c'était de les mettre avec les textiles à recycler, et d'en faire des briques de chauffage, c'est pas mal mais cela pollue tout de même », déplore la jeune styliste, qui s'essaie à détisser les collants pour en faire des bobines. Ne reste qu'à tisser.

Une campagne de financement participatif

Encore artisanale, la méthode « d'upcycling » d'Hélène et la marque qu'elle a créée, « Povera Slowdesign », espère devenir industrielle, grâce à une machine à découper les collants qu'elle est en train de finaliser. La campagne de financement participatif lancée par la jeune femme, qui s'achève à la fin du mois sur la plateforme dédiée kisskissbankbank, vient déjà d'atteindre 200 % de son objectif initial de 10 000 euros.

Un engouement qui lui permettra de lancer dès 2021 une étude de développement pour la création de tissus de différents motifs, épaisseurs et qualité. Le succès de la campagne fait aussi écho au stock toujours plus important de collants reçus ou collectés par Hélène, par la poste et dans la dizaine de boîtes de collecte qu'elle a confié depuis environ 2 ans à des commerces « écoresponsables » et des ressourceries, à Paris et dans sa ville natale de Lille (Nord). « Avant je recevais 20 ou 30 collants par mois, aujourd'hui le bouche-à-oreille fonctionne aussi : j'en reçois près de 500 par mois, et les bornes de collecte ont déjà permis de récupérer plus de 5 000 collants! », s'enthousiasme-t-elle.

Paris XVe, début novembre. Hélène transforme les collants de polyamide en tissuLP/Elodie Soulié
Paris XVe, début novembre. Hélène transforme les collants de polyamide en tissuLP/Elodie Soulié  

Chaussons, bijoux et sacs à main

Avec tous ces collants, Hélène découpe, détisse, rembobine, retravaille à façon afin de produire des tissus à la fois solides et souples. « Cela m'a permis d'expérimenter des techniques et des créations, sourit-elle. Je fabrique des petits objets et des accessoires ». Ici des chaussons 100 % collants « upcyclés », dont elle a renforcé la semelle, là des boucles d'oreilles, des colliers crochetés, des sacs tricotés… Autant de créations qui se retrouvent dans les rayons de magasins engagés dans « l'upcycling » et les ventes éphémères. Plus tard Hélène imagine des robes, des manteaux, « une collection complète ».

« La France est encore au tout début de l'upcycling, estime-elle, il y a aussi beaucoup de pédagogie à faire auprès du public, mais cela commence à gagner du terrain ». En témoigne le succès de son appel aux dons, et des ateliers de réemploi « Fais danser tes doigts » qu'elle animait chaque mois, avant la crise sanitaire, dans des entreprises, des espaces culturels etc. La Grande-Bretagne, ou encore l'Italie, ont une longueur d'avance qui a d'ailleurs inspiré à Hélène le nom de sa marque Povera : en Italie, l' Arte Povera (littéralement l'Art pauvre) défie l'industrie et la surconsommation depuis les années 1950. Une référence pour la styliste-artisan.