Au cœur du réservoir Montsouris, dans le secret des eaux de Paris

LE PARISIEN WEEK-END. Le réservoir Montsouris est l’un des cinq principaux lieux de stockage d’eau potable de la capitale. Cet ouvrage exceptionnel et insolite, en service depuis 1875, alimente toujours les 1900 kilomètres de tuyaux de Paris.

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 Galeries voûtées et piliers en arcades structurent le réservoir, conçu telle une «cathédrale d’eau».
Galeries voûtées et piliers en arcades structurent le réservoir, conçu telle une «cathédrale d’eau». LP/Jean-Baptiste Quentin

A deux pas du parc parisien Montsouris se dresse une imposante butte rectangulaire, recouverte de gazon et surplombée par trois petits pavillons vitrés à l'architecture rétro. Une prison ? Un abri militaire ? Ni l'un ni l'autre ! Il s'agit en fait d'un immense réservoir d'eau potable, érigé sur ordre du baron Haussmann au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. « A cette époque, l'eau de la Seine devenait impropre à la consommation, à cause du développement industriel et urbain : il fallait faire venir celle provenant de sources de la région », explique Ludovic Robilliard, responsable des installations pour Eau de Paris, à l'entrée du site, dans une cour où trône une fontaine Wallace.

« Le réservoir Montsouris a donc été construit pour stocker l'eau de source », reprend-il en montant la dizaine de marches menant à son sommet. Le lieu, bâti sur l'un des plus hauts points du sud de Paris, alimente les quartiers situés en partie basse de part et d'autre de la Seine, et fournit un cinquième de la consommation quotidienne des Parisiens. Seuls les riverains du réservoir, dont les fenêtres donnent sur cette étendue verte et calme, prennent la mesure de son étendue : quatre fois la pelouse du Stade de France !

Partie visible du réservoir, le lanternon principal, de style Second Empire./LP/Jean-Baptiste Quentin
Partie visible du réservoir, le lanternon principal, de style Second Empire./LP/Jean-Baptiste Quentin  

La visite de ce lieu fermé au public commence par le lanternon principal, un pavillon typique du style Second Empire, avec sa base en pierre meulière et sa verrière élégante. A l'intérieur, le volume sonore émis par le débit surprend. Ici jaillissent les eaux du Loing, du Lunain et de la Voulzie (Seine-et-Marne). Depuis la mise en service, en 1875, elles arrivent après un parcours de cent kilomètres le long d'aqueducs à la pente légère – pas besoin d'électricité ni de pompage. Avec passage obligatoire, depuis les années 2000, par l'usine de traitement de L'Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne.

Carrelées de blanc, les deux cuvettes d'arrivée d'eau, d'un mètre de diamètre ressemblent à des bassins thermaux. « En moyenne, nous recevons ici 5000 m3 par heure, qui sont ensuite dirigés vers le réservoir, situé sous nos pieds », indique Ludovic Robilliard, haussant la voix pour se faire entendre. « Au total, 200 000 m3 peuvent y être stockés. »

Une fausse grotte… et des aquariums

Pour suivre le parcours de l'eau jusqu'au réservoir, il faut redescendre dans la cour. Casque de sécurité sur la tête, Arnaud Bertrand, jeune technicien de maintenance, ouvre une porte discrète, accessible sous le lanternon principal. L'entrée a été conçue comme une grotte, avec de faux rochers, dans le style décoratif de la fin du XIXe siècle. Les artisans de l'époque se sont même amusés à installer quelques animaux factices, dont une grenouille… Ici, l'humidité et l'odeur de chlore, qui rappelle les effluves de piscine, titillent les narines.

Dans le lanternon principal, deux grandes cuvettes accueillent l’eau en provenance de trois sources de Seine-et-Marne./LP/Jean-Baptiste Quentin
Dans le lanternon principal, deux grandes cuvettes accueillent l’eau en provenance de trois sources de Seine-et-Marne./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Sur le mur de droite, quatre robinets sont ouverts en permanence : c'est là que les contrôles s'opéraient à l'origine. « Les vitres juste au-dessus sont des aquariums », indique Arnaud Bertrand. Jusqu'en 1996, ils accueillaient des truites, utilisées pour tester la qualité de l'eau. Si les poissons semblaient mal en point, elle était considérée comme polluée, et évacuée vers les égouts ! Aujourd'hui, les prélèvements sont effectués en laboratoire.

L’eau qui arrive au réservoir Montsouris est stockée, à l’abri de la lumière, dans deux vastes salles./LP/Jean-Baptiste Quentin
L’eau qui arrive au réservoir Montsouris est stockée, à l’abri de la lumière, dans deux vastes salles./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Nous voici au deuxième niveau du réservoir. Silence de plomb et obscurité règnent : les murs, de 2 m d'épaisseur, ont été érigés pour préserver la qualité de l'eau. Lorsque la lumière s'allume, surgit comme une cathédrale baignant dans l'eau turquoise. Un spectacle grandiose ! Devant nos yeux, une salle de 8 m de hauteur, avec des voûtes, des arcades et 1800 piliers qui soutiennent le lourd édifice, abrite comme un lagon, qui semble s'étendre à l'infini. Occasionnellement utilisé pour éviter la formation de bactéries, l'éclairage ne permet pas d'en voir le bout.

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« Ça donne envie de piquer une tête, mais l'eau n'est qu'à 11°C, plaisante Ludovic Robilliard. Plus sérieusement, veillez à vos affaires : rien ne doit tomber dans l'eau, pour éviter toute contamination. » Au-dessus de nos têtes se trouve le premier niveau du réservoir, d'une hauteur de 2,50 m.

Jusqu’en 1996, les aquariums à l’entrée du site accueillaient des truites, qu’il suffisait d’observer pour avoir une idée de la qualité de l’eau !/LP/Jean-Baptiste Quentin
Jusqu’en 1996, les aquariums à l’entrée du site accueillaient des truites, qu’il suffisait d’observer pour avoir une idée de la qualité de l’eau !/LP/Jean-Baptiste Quentin  

D'une surface totale de 60 000 m2, les deux réservoirs – inférieur et supérieur – s'alimentent entre eux, en fonction des besoins : quand le précieux liquide manque à l'étage supérieur, il est remonté grâce à un puissant système de pompage. Lorsque celui du haut se remplit, le trop-plein est déversé en dessous. C'est justement le cas, ce matin-là : sous une des arcades, un robinet géant en fonte commence à se vider dans un vacarme assourdissant.

« Le niveau de l'eau, qui peut dépasser 4 mètres, renseigne sur le comportement des Parisiens, fait remarquer Ludovic Robilliard. Le réservoir se vide le matin, entre 6 heures et 9 heures, lorsqu'ils se douchent, et entre 18 heures et 19 heures, lorsqu'ils rentrent chez eux. Nous avons également constaté des pics de consommation lors des mi-temps des matchs de football très suivis, quand tout le monde se rend au petit coin en même temps ! »

«Tout est actionné à distance»

Les techniciens se dirigent maintenant dans la chambre des vannes. Près de l'entrée, une porte débouche sur des escaliers en métal. Ils suivent d'immenses tuyaux colorés semblant pénétrer les entrailles de la terre. Claustrophobes, s'abstenir ! « Tout est actionné et contrôlé à distance, depuis notre poste central du XIIIe arrondissement, explique Arnaud Bertrand. Dans cette salle, des capteurs analysent et réajustent notamment le taux de chlore de l'eau qui arrive et de celle qui part. »

Un technicien vérifie, dans la chambre des vannes, le calibrage des machines./LP/Jean-Baptiste Quentin
Un technicien vérifie, dans la chambre des vannes, le calibrage des machines./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Une fois le calibrage des machines vérifié, la petite équipe quitte les lieux. Les lumières sont éteintes, et les portes, verrouillées. Près de cent cinquante ans après sa construction, le réservoir Montsouris remplit toujours sa mission : alimenter les 1900 kilomètres de tuyaux d'eau potable de la Ville de Paris.