Affamés par les confinements, les rats ont envahi cette cité parisienne

Privés de nourriture dans une capitale fantôme aux poubelles vides à cause de la crise sanitaire, les rongeurs se sont rapprochés des habitations pour trouver leur pitance, comme dans la cité Python-Duvernois (XXe).

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 Paris XXe, le 14 janvier 2021. José, dératiseur, en intervention dans la cité Python-Duvernois, qui est infestée par le Rattus norvegicus, le rat brun des villes.
Paris XXe, le 14 janvier 2021. José, dératiseur, en intervention dans la cité Python-Duvernois, qui est infestée par le Rattus norvegicus, le rat brun des villes. LP/Olivier Corsan

Privés des miettes des goûters des enfants dans les parcs à la sortie de l'école. Privés des habituels déchets des rues d'une capitale désertée durant les confinements. Privés encore des poubelles des restaurants fermés depuis des mois… Les rats de Paris ont faim. Et beaucoup ont migré jusqu'au pied des immeubles, n'hésitant pas à se rapprocher de plus en plus des lieux peuplés d'humains pour se rassasier.

Ce jeudi-là, à la cité Python-Duvernois, porte de Bagnolet (XXe), l'un des plus grands ensembles HLM de l'est parisien, les cadavres du Rattus norvegicus, le rat brun des villes qui s'amoncellent dans les sous sols, les buissons et les allées, donnent le ton…

«Certains sont rentrés dans les halls. On en a croisé en bas des escaliers»

Bottes aux pieds, gants latex enfilés, seau rempli de raticides et d'appâts, José, le dératiseur, et Danielle, la gardienne qui connaît la cité par cœur, sont à pied d'œuvre pour une campagne de dératisation. Des soupiraux ont été condamnés, les buissons qui servaient de cachette ratiboisés, des trous de terriers bouchés, les caves vérifiées et des pièges et appâts installés aux endroits stratégiques.

Danielle, gardienne de la cité Python-Duvernois, a appris à devenir une chasseuse de rats. LP/Olivier Corsan
Danielle, gardienne de la cité Python-Duvernois, a appris à devenir une chasseuse de rats. LP/Olivier Corsan  

«Depuis le confinement, les rats se sont rapprochés, s'agace Kader Aïssoui, l'un des habitants et président de la cité Python-Duvernois. On en a vu carrément en plein jour sous nos fenêtres galoper vers les poubelles. Certains sont même rentrés dans les halls. On en a croisé en bas des escaliers. Du jamais-vu jusqu'ici.»

Si les rats sont bien présents dans tout Paris, la cité de la porte de Bagnolet représente indéniablement l'un des principaux «points noirs» de la capitale. C'est aussi une cité vétuste qui fait l'objet d'un important projet de rénovation urbaine.

Maxime Sauvage, premier adjoint (PS) au maire du XXe en charge de la politique de la ville et de l'impact local, social et environnemental, ne prend pas le problème rats «à la légère». Il avance une explication : «Python-Duvernois est l'un des quartiers les plus pollués de Paris, en bordure du périphérique et de l'échangeur de la A3. Et puis il est à côté du square Séverine, où les gens viennent nourrir les canards…»

La cité est aussi connue pour être «un véritable dépotoir». Des ouvriers du bâtiment peu scrupuleux viennent régulièrement y déverser gravats, encombrants, bidets cassés, etc. «C'est moins cher qu'une déchetterie…» grogne l'élu.

Le budget pour les chasser a «explosé»

Ajoutez à cela de nombreuses pelouses aux pieds des barres propices aux galeries et terriers, ainsi qu'une densité humaine considérable, de 3000 locataires, dont certains nourrissent les pigeons et autres animaux… «Un locataire s'était lié avec les rats, s'indigne Danielle, la gardienne. Il les ramenait chez lui, au rez-de-chaussée, pour partager la pizza !» Cet habitant, «fragile psychologiquement», a, depuis Noël, été hospitalisé.

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«Le problème des rats à Paris est monté en puissance ces trois à quatre dernières années, décrypte Badr Rharbi, directeur technique adjoint à la RIVP (Régie immobilière de la ville de Paris), qui gère la problématique des nuisibles sur les 60 000 logements. Nous avons un budget souris et rats qui a explosé, pour atteindre les 400 000 euros par an.»

«Pendant le confinement, on n'a pas chômé, ajoute de son côté Djerano Djennad, patron de PHS, une entreprise de dératisation. Les rongeurs sont allés là où il y avait de la nourriture, pas seulement au pied des habitations mais aussi dans des restaurants d'entreprise vides.»

Pas forcément plus nombreux, mais plus visibles

A Python-Duvernois, ces derniers mois, la créative Danielle a dû se transformer en MacGyver. «Les rats ont rongé les bouchons de vidange en plastique des conteneurs, s'agace la sémillante sexagénaire. Ils voulaient entrer dedans.» Elle a dû trouver la parade en les remplaçant par des grilles en fer immuables.

Reste que les scientifiques ont des doutes quant à la multiplication du nombre de rats à Paris à cause des confinements. «On ne sait déjà pas en temps normal combien ils sont, recadre Aude Lalis, chercheuse au Museum d'histoire naturelle, spécialiste du rat. Les chiffres de six millions sont un pur fantasme.»

Affamés par les confinements, les rats ont envahi  cette cité parisienne

Il serait au contraire possible que la population globale ait diminué : «Les rongeurs s'autorégulent. S'il y a moins de nourriture, il y a moins de portées. Et s'il n'y a plus rien, ils se mangent entre eux.» Ce qui est probable en revanche, estime la scientifique, c'est que ces derniers mois, «les gens coincés chez eux ont vu derrière leurs fenêtres les rats affamés en surface, beaucoup plus visibles.» Bref, les rats ne sont pas forcément plus nombreux à Paris. Ils sont en revanche plus intrépides et n'hésitent plus à se rapprocher... de nous.

«LE CONFINEMENT A MODIFIÉ NOTRE MODE DE VIE... ET CELUI DES RATS»

DR
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Agnès Lefranc est cheffe du service parisien de santé environnementale à la Ville de Paris, chargée du dossier «rats».

En quoi le confinement a pu modifier le mode de vie des rats ?

AGNÈS LEFRANC. Le confinement a modifié le nôtre et par ricochet celui des rats. Comme il n'y avait quasiment plus de présence humaine sur la voie publique, plus de pique-nique dans les parcs, plus de food-truck dans les rues, moins de déchets, les rongeurs ont dû s'adapter. Nous avons reçu moins de signalements de rats sur la voie publique, notamment via l'application Dansmarue. Les rats étaient moins visibles. Il n'est pas exclu qu'ils se soient tournés vers d'autres sources de nourriture, notamment aux abords des immeubles et des bacs à ordures.

La Ville a-t-elle continué les dératisations pendant le confinement ?

Oui, les agents de la ville de Paris et de notre service placé en PCA (NDLR : plan de continuité d'activité) ont poursuivi leurs opérations, notamment sur les sites prioritaires, ceux dont les signalements nous étaient remontés et ceux que nous avions commencé à traiter. Il était important de continuer à maîtriser les populations.

Où en est-on de la lutte contre les rats ?

Nous continuons avec les anticoagulants et les pièges mécaniques. Nous essayons aussi des méthodes alternatives, telles que les explosions de terriers et la carboglass, qui dégage du gaz carbonique dans lequel les rats suffoquent. En surface, dans les rues et les parcs, nous avons mis en place de nouvelles poubelles anti-rats. Quant au volet pédagogie, nous avons une campagne d'affichage dans les parcs et nous développons un partenariat avec les bailleurs de la ville en direction des locataires. Il y a aussi un volet répression. La police municipale dresse des PV aux nourrisseurs de rats . En 2019, elle en a ainsi établi plus de 420.