3 morts et 280 blessés : le terrible bilan de la guerre des bandes à Paris en 2020

Mises en lumière par le lynchage barbare de Yuriy, les rixes entre jeunes souvent mineurs ont fait trois morts et 280 blessés l’an dernier, malgré deux confinements, selon un document de la cellule de suivi du plan bandes de la préfecture de police que nous révélons.

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 Paris (15e), le 24 janvier. Une patrouille de police sur la dalle Beaugrenelle après la violente agression de Yuriy, le 15 janvier.
Paris (15e), le 24 janvier. Une patrouille de police sur la dalle Beaugrenelle après la violente agression de Yuriy, le 15 janvier. LP/Arnaud Journois

Porte de Saint-Ouen, à Paris, le 2 décembre dernier. Il est minuit passé de 50 minutes lorsque sept jeunes surexcités, armés d'un Beretta et de deux couteaux, font irruption dans un appartement de la rue des Tennis (18e). Là, ils tombent sur une mère de famille, terrorisée. Ils exigent qu'elle leur dise où se trouve Y., l'un de ses fils. Constatant qu'une fenêtre est ouverte, ils finissent par quitter les lieux, persuadés que l'adolescent qu'ils traquent s'est enfui. En réalité, Y. était bien là, caché derrière une porte. Un drame a été évité de justesse.

Cette intrusion, d'une grande brutalité, est le énième match retour du conflit sanglant qui oppose la bande de la porte de Saint-Ouen - La Tour (17e) à celle de la porte de Clignancourt (18e). Déjà détecté dans le passé, ce contentieux a resurgi dans l'ultra-violence le 30 novembre dernier. Cet après-midi-là, peu après 17 heures, Yhoann K. est tué à coups de marteau au thorax, rue du Général-Henrys, lors d'un face-à-face avec ses rivaux du 18e. Dans ce dossier, dont les investigations ont été confiées au 1er district de police judiciaire (DPJ), six mineurs et majeurs ont été mis en examen en décembre et écroués.

«Une flambée de violences»

« Cet événement tragique a marqué un tournant dans la rivalité entre ces quartiers et a engendré une flambée de violences », est-il écrit dans une note de synthèse de la cellule de suivi du plan bandes de la préfecture de police, que nous révélons. Cette rivalité est considérée comme l'« une des plus violentes de la capitale en 2020 », pointe cette monographie des quartiers. Ce document, d'une grande précision, offre une plongée vertigineuse dans les guerres de territoire parisiennes, où l'on s'agresse et parfois s'entre-tue à l'âge de la puberté. Ces guerres de territoire ont fait trois morts et 280 blessés l'année dernière, malgré deux confinements. Et ont récemment été mises en lumière par le lynchage barbare de Yuriy, le 15 janvier à Beaugrenelle (15e).

3 morts et 280 blessés : le terrible bilan de la guerre des bandes à Paris en 2020

En 2020, un deuxième crime a braqué les projecteurs de la lutte anti-bandes sur un autre conflit, « aussi soudain que violent », opposant Barbès-Goutte-d'Or/Marcadet (18e) — allié pour la circonstance à La Grange-aux-Belles (10e) — à Belleville (11e et 20e). Le 29 janvier 2020, Waly N., un adolescent de 14 ans originaire de Belleville, finit sa courte vie sur un trottoir du 10e arrondissement. Tué d'un coup de couteau à l'artère fémorale, lors d'une rixe dont la raison reste à ce jour toujours aussi floue.

Les armes blanches souvent de sortie

La guerre des bandes a fait un troisième mort en 2020. Le 21 octobre, un groupe fait irruption armé de couteaux en plein match de foot, au stade Lénine à Malakoff (Hauts-de-Seine), en périphérie du 14e. Un jeune de Brune-Porte de Vanves (« PDV » ou « Porte de Vanves »), poignardé à plusieurs reprises à l'aine, meurt à l'hôpital. Comme souvent, le drame a été précédé par un « match aller », en août, après la « venue inexpliquée » de jeunes de Malakoff dans le secteur de la porte de Vanves. Cet antagonisme entre les deux quartiers voisins, émergeant, « semble être un épiphénomène », observe la cellule anti-bandes, qui compte six policiers spécialisés dans le suivi des 46 bandes identifiées de la capitale et la proche banlieue.

L'année 2020 a également sonné le réveil des rivalités historiques entre deux cités du 19e arrondissement, séparées par une rue : Stalingrad-Orgues de Flandre et Curial-Cambrai. Leurs hostilités, scellées par la mort de deux frères, Demba et Boubou Y., en 2016 et 2017, semblaient en sommeil. Elles ont refait surface, dans l'ultra-violence, à au moins sept reprises l'année dernière. Des rixes au cours desquelles les armes blanches sont très souvent de sortie.

Fort d'une centaine de membres « particulièrement violents, mobiles et réactifs », âgés de 14 à 19 ans, la bande de Stalingrad-Orgues de Flandre s'étend de la place Stalingrad à la rue de Crimée. Sa rivale, Curial-Cambrai, est tout aussi « violente » mais « active de façon épisodique ». Elle est pour sa part un « objectif » inscrit au plan préfectoral de lutte anti-bandes depuis sa création, en 2010. La trentaine d'individus qui la regroupent ont moins de vingt ans. Mais des « grands » de la génération précédente peuvent encore se retrouver impliqués. Ses membres sont principalement issus des seize immeubles de la cité Michelet ou de la rue Alphonse-Karr. Mais ils restent « plus difficilement identifiables notamment parce qu'ils sont moins souvent interpellés que leurs rivaux », note la cellule anti-bandes.

«Un fort sentiment d'insécurité pour les riverains»

Une autre bande s'est illustrée par son activité particulièrement soutenue en 2020 : les Orteaux-Haies-Réunion (20e). Ce quartier sensible est impliqué dans pas moins de onze affrontements, contre cinq rivaux différents. Il s'est notamment accroché avec le quartier de Saint-Blaise (20e) à trois reprises pour le seul mois de janvier. Avant de guerroyer avec Rozanoff (12e) au mois de mars.

Au cours de l'été, Orteaux-Haies-Réunion s'est battue à cinq reprises : contre Merlin-Roquette (11e), Joseph-Python (19e) et Curial-Cambrai (19e). Des bagarres particulièrement violentes, où l'on n'hésite pas à sortir les armes à feu. Fin juin, deux jeunes ont été grièvement blessés à l'arme blanche. Début août, un véhicule a foncé sur un scooter conduit par deux jeunes. Deux jours plus tard, une rixe a fait deux blessés.

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Parmi les principaux rivaux de ce quartier, Merlin-Roquette, dans le 11e. Cette bande, d'une cinquantaine de personnes, s'adonne aux « vols opportunistes sur la voie publique (chaînes de cou, téléphones portables, ordinateurs) ». Ses rassemblements réguliers dans deux parcs de l'arrondissement « créent un fort sentiment d'insécurité pour les riverains », épingle la note.

Là encore, son antagonisme vis-à-vis d'Orteaux-Haies-Réunion a surgi en juin 2020, après l'agression d'un jeune de Roquette, lors de rixes à coups de couteaux, démonte-pneu métallique, battes, engin pyrotechnique… Au moins trois personnes ont été blessées, dont deux ayant échappé de peu à la mort.

Le 13e, arrondissement le plus touché

Dans le XIIe, la bande de Rozanoff (ou « Srelpa », verlan de la « passerelle » du parc de Reuilly), d'une cinquantaine de membres, est « très impliquée dans les vols par effraction ». Elle est soupçonnée d'être derrière pas moins de deux tentatives de meurtre en quelques mois. La première, en octobre : un véhicule a délibérément foncé sur un groupe muni de barres de fer. Puis le 30 janvier dernier, un ado de 15 ans, d'Arcades-Porte de Vincennes (20e), a été grièvement blessé. Un crime qui a signé la résurgence de tensions somnolentes depuis le meurtre à l'arme blanche en janvier 2017 de Madiara T., imputé à la bande du XIIe.

L'année dernière, l'arrondissement « le plus touché de la capitale » en nombre de rixes a été le 13e : pas moins de 21 faits y ont été recensés, malgré la pandémie. L'inimitié historique qui oppose deux quartiers du sud et du nord-ouest de l'arrondissement n'y est pas étrangère. D'un côté, Amiral-Mouchez (« La Ralmi »), situé près du stade Charléty. Ce quartier fait l'objet d'un « suivi particulier » de la préfecture. De l'autre, Glacière-Croulebarbe (« GLC-CLB »), fruit d'une « alliance » entre deux « groupes sensibles » séparés par le boulevard Auguste-Blanqui. « Grâce à une très bonne cohabitation et coopération, ces deux secteurs forment une seule et même famille, notamment lors des affrontements avec Amiral-Mouchez », relève la cellule anti-bandes.

Les tensions entre les deux clans semblaient apaisées après une année 2018 sanglante. Mais, là encore, elles ont refait surface l'année dernière pour une raison inconnue. En février, des détonations ont été entendues lors d'une rixe, sans faire de blessé. Pendant l'été, les bandes se sont même affrontées à quatre reprises, également avec des armes à feu. Enfin, en octobre, une rixe à coups de barres de fer et de tessons de bouteilles a été évitée de peu, grâce à l'intervention des policiers. Sur place, un couteau de trente centimètres a été saisi…