Quincampoix-Fleuzy, 400 âmes qui vivent et un univers (politique) impitoyable

La majorité des conseillers municipaux de ce village du Beauvaisis dans l’Oise réclament la démission du maire, élu il y a moins d’un an, qui refuse. Si aucun accord n’est trouvé, l’Etat pourrait procéder à une dissolution du conseil municipal.

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 Dans la commune, la vie politique est agitée depuis l’élection de la toute nouvelle équipe municipale en mai dernier.
Dans la commune, la vie politique est agitée depuis l’élection de la toute nouvelle équipe municipale en mai dernier.  LP/B.D.

Au travers une fenêtre, on aperçoit une silhouette, lunettes sur le bas du nez, plongée dans un journal local. On frappe à la porte. Philippe, 59 ans, interrompt sa lecture, surpris, puis nous fait signe de rentrer chez lui. « Je pensais que vous veniez pour parler de ma vie de retraité », lance-il. Mais c'est un tout autre sujet qui nous amène dans son salon. « Ah mais même un ancien collègue m'en a parlé à Aumale (Seine-Maritime), vous imaginez ? »

Cet ancien employé de quincaillerie habite Quincampoix-Fleuzy depuis 50 ans, les histoires, il les connaît presque toutes. « Je ne me rappelle pas de chacune d'elles, mais il y en a toujours eues », nous assure-t-il, en sortant de vieux articles de presse, soigneusement rangés. « Il y avait la maire qui avait laissé l'école se fermer en 2005, puis l'ancien maire qui avait voulu fusionner avec Aumale, cela avait gueulé (sic) parmi les conseillers, se souvient Philippe. Mais là, si ça se passe comme ça après quelques mois, qu'est-ce que cela va donner pour la suite… »

Chez Philippe à Quincampoix-Fleuzy. Cet habitant depuis 50 ans dans le village se souvient de nombreuses anicroches politiques. LP/J.D.
Chez Philippe à Quincampoix-Fleuzy. Cet habitant depuis 50 ans dans le village se souvient de nombreuses anicroches politiques. LP/J.D.  

Car ici, les dissensions politiques s'étalent jusque devant la mairie. Sur le panneau d'affichage, un bandeau rouge où est inscrit « rectificatif ». En dessous, le compte rendu d'un conseil municipal pour le moins houleux… « Moi, je n'étais pas présent ce soir-là, mais j'avais entendu des bruits de couloir… Je savais qu'il y avait quelque chose qui allait exploser », se remémore Claude Vasseur, premier adjoint à Quincampoix-Fleuzy. C'était le 27 novembre dernier : « ça a bel et bien explosé ».

Entretien des pelouses, nids-de-poule et démission du maire

Pendant cette séance, les élus parlent des nids-de-poule apparus sur la voirie, de l'installation d'écluses pour ralentir les automobilistes, de la fermeture de la mairie pendant les vacances scolaires. Et des pelouses, apparemment pas très bien entretenues. Rien qui ne sorte de l'ordinaire. Sauf qu'à la fin de la réunion, une conseillère municipale, Stéphanie de Saint-Germain, prend la parole.

Elle explique au maire que les conseillers municipaux souhaitent sa démission, à leur grande majorité, soit huit sur onze. En face, Yves Beaurain leur rétorque : non, il ne démissionnera pas. La situation s'envenime dans les jours qui suivent. « On a fait un courrier officiel à la préfecture pour demander sa démission, raconte Stéphanie de Saint-Germain. Mais ils nous ont dit qu'on ne pouvait pas destituer un maire. »

À Quincampoix-Fleuzy, un « rectificatif » est affiché devant la mairie. LP/B.D.
À Quincampoix-Fleuzy, un « rectificatif » est affiché devant la mairie. LP/B.D.  

Les griefs contre l'édile s'accumulent : erreur dans la gestion des colis de Noël adressés aux aînés, actes d'états civil qui s'éternisent sur un bureau, « boulette » dans l'assainissement des eaux usées… Quand les conseillers dénoncent une « gestion hasardeuse » de la commune, Yves Borain leur assure qu'il va s'inscrire à des formations. Contacté, il n'a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

«C'était bien au début»

Forcément, ça jase dans le petit village, les habitants prennent parti. Dans le salon de Georges*, un feu crépite dans le poêle à bois. Ce père de famille lâche un soupir en évoquant ces querelles. « Personnellement, je trouve que le maire est gentil et respectueux », déclare-t-il. Pour lui, c'est sûr, ce sont les conseillers municipaux, qui « cherchent les problèmes ». « C'est dur de démêler le vrai du faux, mais c'est triste ce qui se passe Quincampoix », conclut-il.

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Au fur et à mesure des semaines, la tension s'est installée. « Il n'y a plus de dialogue, juste des bonjours, au revoir », assure Claude Vasseur. Pour le moment, aucun conseil municipal n'est prévu. « Donc il n'y a plus de délibérations, plus de décisions, c'est le stand-by, poursuit le 1er adjoint. On va avoir une commune morte si ça continue comme ça, ce n'est pas possible. »

Photo d’archive. Au centre, le maire de la commune, Yves Beaurain, entouré de Claude Vasseur, premier adjoint à gauche et Philippe Devouassoux, deuxième adjoint à droite. DR
Photo d’archive. Au centre, le maire de la commune, Yves Beaurain, entouré de Claude Vasseur, premier adjoint à gauche et Philippe Devouassoux, deuxième adjoint à droite. DR  

Tout semblait pourtant bien parti après le second tour des élections municipales : un nouveau maire — élu à la majorité absolue par les 11 conseillers —, une nouvelle équipe… « C'était bien au début, il y avait des jeunes, des vieux… Tout le monde avait de bonnes idées », souffle Philippe Devouassoux, deuxième adjoint. Contacté par téléphone, cet employé municipal s'avoue « dégoûté ». Lui s'est présenté sur une liste « pour améliorer les choses », mais se retrouve « pris dans des bisbilles ».

Surtout que dans ce petit village, comme tant d'autres dans l'Oise, tout le monde, ou presque, se connaît. « Je ne veux pas l'enterrer le maire, cela fait 25, 30 ans que je le connais, je fais du cidre avec lui chaque année, c'est un homme serviable, sympa, généreux, toujours prêt à rendre service… »

Dans la rue principale de la commune. LP/B.D.
Dans la rue principale de la commune. LP/B.D.  

Les premiers mois, Philippe Devouassoux a bien essayé de faire « tampon » comme il dit. « C'est mon premier mandat aussi, donc je le dis franco, moi, je nage. J'ai dû demander à la secrétaire de mairie comment ça marchait pour un extrait de naissance, alors je comprends que ça soit difficile au début. Mais là, on est coincé. »

Pas de destitution possible

Face à ce blocage, deux issues sont possibles. « Soit les élus démissionnent collectivement et il y a de nouvelles élections, soit c'est l'Etat qui prend la main sur la commune (NDLR : par décret rendu en conseil des ministres et publié au journal Officiel) et procède à une dissolution du conseil municipal, ce qui est très rare », résume Sébastien Piatkowski, directeur de l'Union des maires de l'Oise (UMO). Et de rappeler : « Il n'y a pas de destitution possible, le maire est élu démocratiquement. »

Pourtant, l'UMO propose des stratégies de conciliation, pour « faire du lien » et « décanter les tensions ». Mais le directeur l'admet : « Il y a beaucoup d'animosité à Quincampoix, je ne le dis pas souvent, mais là, cela va être compliqué. » Et l'Etat pourrait ne pas avoir d'autre choix que d'intervenir…

*Le prénom a été modifié