Quartiers sensibles, villages... pourquoi les banques plient bagage

Rentabilité, sécurité… En Ile-de-France comme dans l’Oise, des communes assistent au départ des banques et de leurs distributeurs d’argent liquide. Cités et villages sont abandonnés au profit des centres-villes.

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 Beauvais, le 18 janvier 2021. Les actes de délinquance auraient poussé la Caisse d’Épargne à fermer son agence. Depuis, il n’y a plus qu’un distributeur de La ¨Poste pour tout le quartier Argentine.
Beauvais, le 18 janvier 2021. Les actes de délinquance auraient poussé la Caisse d’Épargne à fermer son agence. Depuis, il n’y a plus qu’un distributeur de La ¨Poste pour tout le quartier Argentine. LP/Patrick Caffin

« Ils sont partis comme ça, sans rien nous dire… » Au quartier Argentine, à Beauvais (Oise), Tarik ne cache pas son amertume. Client de la Caisse d'Épargne, il va vu son agence fermer au mois de septembre. Après le Crédit Agricole fin 2017, c'est la deuxième banque qui quitte le secteur, invoquant « des problèmes récurrents d'incivilités et d'insécurité ».

La Caisse d'Epargne a beau assurer qu'il n'y a pas « à ce stade, de projet de fermeture définitive », Tarik n'y croit pas. « La municipalité nous avait dit la même chose en 2017 mais, aujourd'hui, à la place du Crédit Agricole, il y a une pharmacie. »

« Les banques n'ont ni déposé de plaintes, ni contacté les forces de l'ordre… Invoquer l'insécurité, c'est un peu la solution de facilité », regrette-t-on dans l'entourage de la maire (DVD), Caroline Cayeux. Désormais, il ne reste plus qu'un distributeur dans le quartier, celui de la Banque Postale. « Et si j'ai besoin de voir mon conseiller, je suis obligé d'aller en centre-ville », peste Tarik qui, comme beaucoup d'habitants, considère ce départ d'une entreprise privée comme un désengagement de service public.

Dans l'Oise, le nombre d'agences est passé de 389 en 2014 à 296 en 2019

Le désarroi des habitants d'Argentine face à cette disparition d'un service de proximité, on le retrouve dans les autres agglomérations et plus petites de ville de l'Oise, où ce mouvement de désertification semble s'être accéléré ces dernières années. Selon l'Insee, le nombre d'agences est passé de 389 en 2014 à 296 en 2019, soit près d'une centaine d'établissements en moins en 5 ans dans ce seul département. Et le phénomène est loin de se cantonner aux frontières de l'Oise : en 2019, 2 000 distributeurs ont été supprimés dans l'Hexagone.

Forcément, l'Ile-de-France n'est pas épargnée. Sartrouville (Yvelines), Persan (Val-d'Oise), Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Champigny (Val-de-Marne), Meaux (Seine-et-Marne)… De nombreuses villes sont également concernées. Rien qu'à Champigny, quatre banques ont plié bagage depuis 2016. Et selon la Fédération CGT Banques & Assurances, l'une des deux agences Caisse d'Épargne devrait leur emboîter le pas en 2021. Tout comme quatre établissements du même groupe, cette année, en Ile-de-France. Dans le quartier de Beauval à Meaux, seul le Crédit Agricole est encore présent. Mais pour combien de temps?

«On détruit un service de proximité»

« C'est problématique en termes de proximité pour les usagers qui n'ont pas forcément les moyens ou le temps de se déplacer, regrette la secrétaire générale du syndicat, Valérie Lefebvre Haussmann. Mais aussi pour les salariés qui, en cas de fusion d'agences, peuvent récupérer la clientèle sans forcément avoir le renfort d'effectif qui va avec. Donc plus de boulot, et moins de temps à consacrer aux clients. »

Selon Pascale Moulévrier, sociologue et spécialiste du secteur bancaire, « le processus a été entamé dans les zones rurales à la fin des années 80, en fermant des petits guichets et agences ». Et de poursuivre : « Aujourd'hui, les banques arrivent à atteindre leur objectif initial : fusionner leurs structures pour des questions de rentabilité. Car fermer des établissements est aussi un moyen de ne pas remplacer les salariés qui partent en retraite. Mais pour les usagers, on détruit un service de proximité. »

Les espèces restent prisées

Et si la Fédération Bancaire Française (FBF) souligne que « le nombre d'agences bancaires en France, rapporté à 100 000 habitants, est l'un des plus élevé d'Europe », l'accès aux espèces reste problématique pour une partie de la population.

À l'image de Nogent-sur-Oise, 20 000 habitants, où la place des Trois-Rois, longtemps identifiée comme « la place des banques » est passée de cinq agences à une seule en une dizaine d'années. Pour pallier la disparition des distributeurs de billets, la ville a ainsi décidé de signer directement un contrat avec la Brink's, afin d'installer un DAB, à la charge de la collectivité.

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Devenue réalité l'an passé, cette initiative est amenée à se développer. Montereau sera également équipée sous peu (voir ci-contre), comme une vingtaine d'autres communes en Seine-et-Marne et plus de soixante-dix ailleurs, en Ile-de-France et dans l'Oise.

« Avec les nouveaux moyens de paiements, il y a une logique de réduction du liquide. Mais ce n'est pas forcément le cas dans les quartiers populaires, où des familles sont davantage dans une gestion quotidienne de leur budget et qui passe par le retrait d'espèces, précise la ville de Nogent-sur-Oise. Pour preuve, près de 2 000 retraits mensuels sont effectués au distributeur en question. Cela nous coûte entre 10 000 et 12 000 euros à l'année, mais nous n'avons pas le choix. Pour les habitants, c'est indispensable ».

« Les maires nous disent qu'on a ramené la vie dans leur commune »

Patrick Lagarde , le PDG de Brink's France, s’érige contre « la tyrannie de la modernité » et plaide pour l’usage de l’argent liquide, lequel est essentiel aux commerces locaux./DR
Patrick Lagarde , le PDG de Brink's France, s’érige contre « la tyrannie de la modernité » et plaide pour l’usage de l’argent liquide, lequel est essentiel aux commerces locaux./DR  

En un an la Brink's, récompensée par le Prix de l'innovation au salon des maires, a installé une vingtaine de « Point Cash Village » en France pour pallier la disparition d'agences bancaires hors des cantres-villes, dont le premier près de Brest (Finistère). Elle prévoit d'équiper 200 communes d'ici la fin de l'année. Son président Patrick Lagarde défend avec ardeur la nécessité d'accéder aux billets et pièces de monnaie.

Comment un transporteur de fonds en vient-il à installer des distributeurs de billets ?

A force de voir des pétitions et des manifestations des élus et des habitants pour conserver un distributeur, nous sommes allés vers eux. C'est une aberration de fermer un distributeur qui fonctionne bien. Souvent leur disparition va de paire avec une fermeture d'agence, car les maintenir coûte alors plus cher aux banques. Et pourtant, localement, il y a un besoin. Oui, nous faisons du business mais nous recevons des lettres émouvantes de maires qui nous disent qu'on a ramené la vie dans leur commune.

Est-ce normal de demander à des collectivités et donc au contribuable de financer ce service ?

Un distributeur est désormais assimilé à un service public, on s'en rend compte quand le privé se retire. Il permet de maintenir le commerce. Les gens vont faire leurs courses là où il y a un distributeur. C'est encore plus criant en ce qui concerne les marchés. C'est donc une petite dépense qui permet par exemple aux personnes âgées de continuer à faire leurs courses, de rester chez elles et de ne pas aller en maison de retraite.

Pourquoi les banques se retirent-elles des territoires ?

Elles tentent de se désengager, dans une logique de rentabilité, car le cash est le seul moyen de paiement totalement gratuit pour l'usager dont elles supportent les coûts. Visa et Mastercard font du lobbying, encouragés par les banques, pour capter la manne des 150 000 milliards d'euros de transactions annuelles en cash. Avec une commission de 0,3 à 0,8% sur chaque transaction par carte, c'est une source de revenus en plus pour eux.

L'argent liquide a-t-il de l'avenir ?

Bien sûr qu'il n'est pas archaïque ! C'est du lien social. Il ne faut pas croire que supprimer le liquide, c'est supprimer le trafic de drogue. Les trafiquants sont inventifs ! Le cash est le moyen le plus utilisé par les populations défavorisées. Sans lui, les personnes au RSA ne peuvent pas manger, car c'est en liquide qu'elles encaissent leur allocation. C'est aussi un moyen de gérer son budget, en faisant des enveloppes par semaine. Il n'y a pas d'alerte sur les cartes ! D'ailleurs, c'est à Drancy (Seine--Saint-Denis) que Carrefour enregistre le plus de paiements en liquide. Et pourtant, dans ce département, il n'y a que 9 distributeurs pour 10 000 habitants.