Oise : Paul, Jean-François… comment le confinement les a fait replonger dans l’alcoolisme

Isolement, stress, perte d’habitudes… Soignants et associations ont vu une partie de leurs patients et adhérents rechuter lors du pic de la crise sanitaire. La boisson est revenue hanter la vie de ceux qui veulent s’en débarrasser.

 Cires-lès-Mello, mercredi 30 septembre. Paul (prénom d’emprunt), abstinent depuis cinq ans, s’est remis à boire pendant le confinement. Une rechute lourde de conséquences.
Cires-lès-Mello, mercredi 30 septembre. Paul (prénom d’emprunt), abstinent depuis cinq ans, s’est remis à boire pendant le confinement. Une rechute lourde de conséquences. LP/Elie Julien

Cela faisait cinq ans qu'il n'avait plus bu une goutte d'alcool. Et pourtant, il a suffi d'une journée d'avril pour que Paul craque (son prénom a été modifié à sa demande). Un jour bien trop long pour celui que sa société, confrontée à la crise du Covid-19, avait placé en chômage partiel. Ce jour-là, cet habitant de 52 ans de Cires-lès-Mello avale deux litres de whisky. Le lendemain, son retour au travail est marqué par un accrochage sur la route lors d'un déplacement professionnel. Son contrôle d'alcoolémie est positif et son permis lui est retiré sur le champ. Puis l'homme de 52 ans perdra son emploi de mécanicien. « La piscine fermée, une compagne au boulot, aucune occupation… » énumère celui qui maudit encore de s'être ainsi laissé aller.

Le quinquagénaire n'est pas le seul à avoir mis fin à son abstinence lors du pic de la crise sanitaire. Bientôt cinq mois après le déconfinement, les professionnels de la lutte contre les addictions dans l'Oise mesurent l'étendue des dégâts.

« Nous avons vu des personnes qui ne buvaient plus, même depuis très longtemps, rechuter durant cette période », déplore, le docteur Ludivine Poncelet, responsable du service addictologie au centre hospitalier Compiègne Noyon où toutes les hospitalisations et cures programmées avaient dû être stoppées dès le 28 février.

«Près de la moitié du groupe a reconsommé»

Même son de cloche du côté de l'association Vie libre de Noyon qui, en temps normal, réunit, une fois par semaine, une dizaine d'abstinents pour s'entraider. « Près de la moitié du groupe a reconsommé ou est revenue à une alcoolisation massive », regrette Jean-Philippe Hublet, responsable de l'antenne locale et abstinent depuis plus de trente ans.

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Le phénomène s'est invité aussi dans les rayons des supermarchés, où une hausse des ventes d'alcool a été constatée. « Pendant deux mois, nous avons écoulé énormément d'alcools forts et de bières bas de gamme », note ainsi un responsable de grande surface.

Constat similaire chez les forces de l'ordre du département. « Comparé à la même période en 2019, deux fois plus de dépistages d'alcoolémie au volant se sont révélés positifs, indique le lieutenant-colonel Frédérick Metz, des gendarmes de l'Oise. Une forte hausse de la consommation qui s'est transcrite dans le nombre de nos interventions à domicile. »

«L'objectif est qu'ils se créent un emploi du temps. Avec le confinement, tout s'est arrêté»

Les raisons de cet essor de la maladie sont multiples. « A l'hôpital, pour qu'ils s'en sortent, nous apprenons aux patients à voir du monde, à faire du sport… L'objectif est qu'ils se créent un emploi du temps. Avec le confinement, tout s'est arrêté et leur cerveau s'est alors souvenu de ce qu'il faisait avant : boire », observe le Dr Poncelet, dont le service suit 400 patients par an et réalise 2000 consultations chaque année.

Compiègne, mardi 29 septembre. Privés de réunions pendant de longues semaines durant le confinement, les groupes de parole de Vie libre ont vu plusieurs de leurs membres rechuter.LP/Elie Julien
Compiègne, mardi 29 septembre. Privés de réunions pendant de longues semaines durant le confinement, les groupes de parole de Vie libre ont vu plusieurs de leurs membres rechuter.LP/Elie Julien  

Comme pour beaucoup de Français, ces deux mois ont été très angoissants. « La peur de l'inconnu avec ce virus, le stress et la solitude, souvent à la base de l'addiction, ont fait perdre pied à certaines personnes. Nous essayons aujourd'hui de les harponner pour qu'elles reviennent mais ce n'est pas simple », ajoute Patrice Urvoy, responsable de l'association Vie libre, à Crépy-en-Valois.

«Cette période a exacerbé les faiblesses et les cas sérieux se sont aggravés»

Avec plus de 330 membres, l'association couvre plus de 720 communes du département. L'Oise représente ainsi l'un des plus gros départements français couvert par Vie libre. Sauf que pendant deux mois, ces rassemblements dans de petits locaux, assurés 50 semaines sur 52 autour d'un café, ont disparu. Une grande perte pour les personnes en sevrage, souvent en quête de ce soutien.

« Nous avons fait des visioconférences, appelé chaque semaine une quarantaine de personnes à risque, distribué notre petit journal pour dire qu'on était là », raconte pourtant Philippe Chartier, de l'antenne de Compiègne.

« Mais les patients se livrent moins par téléphone, regrette le Dr Poncelet. Cette période a exacerbé les faiblesses et les cas sérieux se sont aggravés. » « Ce public a du mal à gérer ses frustrations, alors il baisse les bras », abonde Xavier Fournival, directeur du Services d'aide aux toxicomanes de l'Oise (Sato).

L'association est davantage sollicitée depuis le déconfinement

Depuis un déconfinement salvateur, son service et les associations redoublent d'efforts. « Dès le 12 mai, tout le monde était là », sourit-on à Vie libre. Cette période a aussi amené à une prise de conscience collective. « Nous recevons beaucoup plus de sollicitations par téléphone, mais aussi lors du forum des associations », observe Philippe Chartier.

Car il y a également une réflexion qui s'est engagée chez ceux qui, presque tous les soirs, partageaient un apéritif chez eux. « Nous sommes de plus en plus contactés pour des problèmes d'alcool. Visiblement l'alcool rassure, ceux qui ne sont pas malades ont aussi plus bu », analyse Xavier Fournir du Sato, qui suit 800 personnes par an pour alcoolisme.

Mais les associations tirent aussi paradoxalement du positif de cette période. « Ceux qui buvaient de manière festive, dans les bars par exemple, ont pu constater les bienfaits d'une baisse de la consommation. Les jeunes malades qui sont restés dans le foyer familial ont moins rechuté, même si cela a amené à d'autres tensions », relativise Nathalie Vaucher, chef de service à l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa) de l'Oise qui suit 1 800 personnes.

Jean-François : «Je suis repassé à deux bouteilles de vin par jour»

Noyon, mardi 29 septembre. Jean-François, 63 ans, avait réussi à diminuer sa consommation d’alcool. Mais le confinement l’a fait repartir en flèche. LP/E.J.
Noyon, mardi 29 septembre. Jean-François, 63 ans, avait réussi à diminuer sa consommation d’alcool. Mais le confinement l’a fait repartir en flèche. LP/E.J.  

Pour témoigner, Jean-François a choisi les locaux de l'association Vie Libre, au cœur de l'hôpital de Noyon. L'homme de 63 ans, qui dit boire depuis quarante ans, y a encore été hospitalisé un mois durant l'été. La conséquence de sa consommation excessive.

Alors qu'il était sur la bonne voie avec l'arrêt des alcools forts depuis deux ans, le confinement l'a fait replonger. « Alors que j'étais descendu à deux bières quotidiennes, je suis repassé à deux bouteilles de vin par jour », regrette celui qui ne va pourtant plus dans les bars depuis le début d'année.

Ce jeudi, il intègre d'ailleurs une postcure à Roye (Somme). La sixième pour lui. « J'ai pris cette décision avec l'aide de ma fille. C'est la dernière pour moi. Sinon, je mettrais fin à mes jours », confie Jean-François.

«Je ne voyais plus personne, j'ai perdu espoir»

Des idées noires qu'il tire d'un malaise profond. « J'ai honte de ma maladie. Au moins, quand je suis à Vie libre, je me sens à l'aise pour parler et je ne bois plus de la journée après avoir quitté les locaux », apprécie le sexagénaire, père de deux enfants. Pendant cette épreuve qu'a été le confinement, l'ennui l'a ramené à ses vieux démons.

« Les journées étaient longues, il n'y avait même pas de sport à la télé. Je ne voyais plus personne, j'ai perdu espoir. Je cuisinais beaucoup, j'aime ça. Mais toujours avec un verre à portée de main. Un verre en amène un autre. C'est grave », se rappelle cet ancien chargé de qualité dans l'industrie.

Désormais, il souhaite arrêter définitivement de boire. « Il faut que je tire un trait sur cette drogue dure, pire que l'héroïne ou la cocaïne », assure-t-il. Pour cela, il compte sur ses enfants qui l'accompagnent chaque semaine pour faire ses courses et ne pas le laisser seul au supermarché.

Les chiffres alarmants de l’alcoolisme dans les Hauts-de-France

Selon les chiffres de santé publique France publiés en janvier 2020, la région des Hauts-de-France est l’une de celles qui connaissent les plus grandes difficultés avec l’alcool. Ainsi, en 2017, 11,5 % des adultes de 18 à 75 ans consommaient quotidiennement de l’alcool, contre une moyenne nationale à 10 %. Seules la Nouvelle-Aquitaine (12,3 %) et l’Occitanie (12,6 %) ont des taux plus élevés.

Dans les hôpitaux aussi, les ravages de la boisson se font ressentir. La région est la deuxième du pays comptant le plus haut taux de passages aux urgences en lien avec l’alcool, derrière la Bretagne.

Pire encore, les Hauts-de-France est la première région du pays où l’on décède de pathologies liées à l’alcoolisme. Dans l’Oise, en moyenne, on meurt ainsi plus des cancers de l’œsophage, du larynx des lèvres, de la bouche et du pharynx qu’en France.

Enfin, selon les chiffres de la préfecture de l’Oise, alors que quatre décès sur les routes étaient liés à une consommation d’alcool en 2019, elle en compte déjà 7 en août 2020. Aucune victime de la route ne l’était en raison de la boisson en février, avant le confinement.