Oise : l’incroyable destinée d’Hervé Odermatt, le plus grand marchand d’art français

Résistant, bottier, marchand d’art, mécène... Hervé Odermatt, 94 ans, a eu une vie hors du commun qu’il résume dans le livre «Le Chinois ». Nous l’avons rencontré.

 Trie-la-Ville (Oise), ce mercredi. Hervé Odermatt dans sa propriété oisienne, un ancien moulin que le marchand d'art a acquis en mai 1968.
Trie-la-Ville (Oise), ce mercredi. Hervé Odermatt dans sa propriété oisienne, un ancien moulin que le marchand d'art a acquis en mai 1968. LP/Patrick Caffin

En franchissant les lourdes grilles du portail, le visiteur découvre une grande bastide blanche noyée dans un écrin de verdure. L'ancien moulin de Trie-la-Ville (Oise) abrite depuis plus de cinquante ans le plus grand marchand d'art français, Hervé Odermatt.

C'est dans son «petit paradis» qu'il nous accueille. «J'avais quatre grandes passions, le golf, les chevaux de course, la chasse et la pêche, pendant des années, j'ai cherché une propriété proche de Paris qui me permettrait de tout faire. En mai 68, en pleine révolution, j'ai vu une petite annonce avec cette propriété. Je connaissais l'Oise, j'avais une chasse à Chantilly. Ça a été le coup de foudre. Le moulin, la rivière, les 85 hectares de plaine, de bois. J'ai fait aménager un étang et depuis le décès de ma femme, j'habite en permanence ici.»

Un héros romanesque

Même si à travers son extraordinaire destinée, Hervé Odermatt a côtoyé le «le grand monde», il sait rester simple. A Trie-la-Ville, c'est un voisin apprécié. Hervé Odermatt est un sacré personnage. Un héros romanesque comme il n'en n'existe plus.

Lorsqu'il vous raconte sa vie, où la petite histoire se mêle à la grande, on touche au sublime. «Je ne me suis jamais rendu compte des situations que j'ai vécues, souligne-t-il. C'est comme un tapis qui aurait été déroulé devant moi.» Pas question pour autant de parler de chance. «La chance n'existe pas, affirme-t-il. Vous suivez votre destinée en saisissant des opportunités, en faisant des rencontres. Quelle aurait été ma vie si la voiture des maquisards ne s'était pas arrêtée ?»

Hervé Odermatt a rencontré les grands de ce monde. Ici, il est avec Jacques Chirac. DR
Hervé Odermatt a rencontré les grands de ce monde. Ici, il est avec Jacques Chirac. DR  

C'est dans le Bourbonnais, où il a été placé enfant, qu'Hervé Odermatt entre donc dans le maquis, un matin d'avril 1944. Pendant la Libération, il côtoiera les soldats américains qui lui permettront de maîtriser l'anglais. Après guerre, il devient un illustre bottier avant de bifurquer vers l'art. Son travail, sa réussite, son talent et son «oeil» feront de lui le plus grand marchand d'art français.

«Un tableau, ce n'est que de l'émotion, explique-t-il. Je n'ai acheté que des tableaux que j'aimais. J'aurais pu être encore plus riche sans ça. Je suis fier d'avoir consacré des expositions à André Masson ou d'avoir permis de redécouvrir Germaine Richier. C'est aussi cette émotion qui me permet de dire en un coup d'oeil si un tableau est vrai ou faux.»

Une réputation qui incitera Daniel Widenstein, illustre héritier d'une dynastie de marchands d'art de lui proposer la direction de sa galerie new-yorkaise en précisant qu'Hervé Odermatt «était le meilleur vendeur qu'il ait rencontré».

Il a rencontré Jacques Chirac, Fidel Castro, Alain Delon...

Même s'il a ouvert une galerie à New York, ce sont les galeries parisiennes d'Hervé Odermatt, à Montmartre puis avenue Matignon, qui ont fait sa renommée. «J'ai vu passer chez moi les plus grands artistes, des producteurs d'Hollywood, raconte-t-il. J'ai pu côtoyer le grand monde.» De Robert Mitchum à Bing Grosby, de Debbie Reynolds à Lise Bourdin qui ont partagé sa vie à un moment, d' Alain Delon à Anthony Quinn en passant par Michèle Morgan, Louise Weiss mais aussi Fidel Castro, Jacques Chirac, Jacques Chaban-Delmas ou François Mitterrand, le casting est impressionnant.

Hervé Odermatt pose avec Fidel Castro. DR
Hervé Odermatt pose avec Fidel Castro. DR  

Tous, ou presque, sont devenus ses amis. C'est le cas de Jean-François Mancel, ex-député et président du conseil général de l'Oise qui parle d'un «homme de passions». «Passion pour la France qu'il a décidé de servir dans la Résistance à peine sorti de l'adolescence, précise-t-il. Passion pour l'art dont il est devenu l'un des plus grands marchands. Passion pour Dieu dont il est l'un des plus fervents apôtres.»

Une amitié qui vaudra à Hervé Odermatt de devenir le parrain de Chloé Mancel sa fille. «Hervé, mon parrain, a su me faire évoluer dans la foi, raconte cette dernière. Depuis trente-deux ans, il me fascine avec les incroyables récits de sa vie. Pendant les repas de famille, je bois ses paroles.»

Le «bouffeur de curé» est devenu un fervent croyant

Hervé Odermatt aurait pu continuer à amasser des fortunes en vendant des tableaux. Mais il y a trente-sept ans, une rencontre bouleverse sa vie et ses priorités : celle de Dieu. «Avant ma conversion, j'étais plutôt du genre à bouffer du curé, raconte-t-il. J'avais dû faire à peu près tous les péchés jusqu'à ce que Dieu fasse de moi un homme nouveau. Lui être fidèle, c'est avoir une manière de se comporter.»

Hervé Odermatt va dès lors se tourner vers les autres. «Je me suis rendu compte que ma bibliothèque était remplie de photos trophées, celles de mes succès de marchand de tableaux, celles de mes victoires sur les champs de courses ou de mes relations avec les puissants, confesse-t-il. Elles ne sont que l'expression de la vanité. J'ai très peu de photos du vrai bonheur, celui de venir au secours des plus démunis, des malades ou de redonner de l'espoir aux prisonniers.»

 Hervé Odermatt est désormais impliqué dans l’humanitaire à Madagascar, où il a créé une fondation.DR
Hervé Odermatt est désormais impliqué dans l’humanitaire à Madagascar, où il a créé une fondation.DR  

Après cette prise de conscience, Hervé Odermatt va créer l'association des Amis de Tibériade. Il aménagera une péniche en bord de Seine qui accueillera une vingtaine d'anciens détenus à leur sortie de prison. «C'était une passerelle vers une nouvelle vie, confie-t-il. Le pourcentage de récidivistes est tombé à 7% pour nos pensionnaires, 30% d'entre eux obtenant un contrat de travail.» Outre-Atlantique, en Floride, Hervé Odermatt sera également visiteur de prison.

En 2010, il décide de créer une fondation jumelée avec la fondation Asmae de Sœur Emmanuelle. «Nous avons pu inaugurer en 2015 la première maison de Claire et Jeanne à Madagascar, explique-t-il. Elle accueille 15 jeunes filles pour les sortir de la drogue et de la prostitution, précise-t-il. On les garde deux ans pour les aider à se reconstruire, en les formant aussi à un métier.» Hervé Odermatt espère construire 30 à 40 maisons pour accueillir plus de 500 jeunes.

«Le Chinois », le livre qui résume sa vie

Amélie Nothomb dit d’Hervé Odermatt qu’il est «un héros de roman» et un «merveilleux conteur.» En lisant les 248 pages des aventures d’Hervé Odermatt, on se retrouve plongé dans un film sur la deuxième moitié du 20e siècle ou la petite histoire côtoie la grande. Vous y croiserez des personnages illustres.

Ce livre dépasse largement le simple milieu de l’art et le lecteur pourra découvrir comment Hervé Odermatt a participé à des événements historiques comme «Vive le Québec libre» prononcé par De Gaulle, la tentative de putsch contre le roi du Maroc ou comment il aura rapproché Chirac de Chaban après une décennie de guerre froide. Vous serez aussi immergé dans les Trente Glorieuses avec ses stars et sa dolce vita avant de suivre l’auteur dans le nouveau cap donné à sa vie où il consacre sa fortune à des actions caritatives.

«Le Chinois », d’Hervé Odermatt, Mame éditions, 248 pages, 17 euros.