Oise : dans les ventes aux enchères, «il y a plus de monde en live aujourd’hui qu’en salle il y a dix ans»

C’est un secteur où, là encore, la crise sanitaire a bouleversé les codes : à cause des restrictions sanitaires, le plus gros des enchères des salles de ventes du département se passe désormais sur le web.

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 Me Dominique Le Coënt-de Beaulieu qui dirige les hôtels des ventes de Senlis et Compiègne, a vu ses ventes en lignes bondir avec le confinement.
Me Dominique Le Coënt-de Beaulieu qui dirige les hôtels des ventes de Senlis et Compiègne, a vu ses ventes en lignes bondir avec le confinement. LP/Simon Gourru

C'est en 1974, au Quebec, que Nicole s'est prise de passion pour les ventes aux enchères, grâce à l'achat d'une malle. « En rentrant en France, je n'avais que ce coffre sous le bras, mon mari et un bébé, rigole aujourd'hui cette Senlisienne de 70 ans. J'ai toujours gardé cette passion de donner une deuxième vie aux objets. »

Un plaisir plus qu'un passe-temps qu'elle a pu assouvir durant des années à l'hôtel des ventes de Senlis, dont elle et son mari sont devenus des « premiers rang de salles », comme sont surnommés ces aficionados des enchères. Mais avec le confinement et les restrictions sanitaires, ce public de fidèles a dû s'adapter aux ventes en ligne. Un secteur qui a explosé durant la crise liée au Covid-19.

Pourtant, à Senlis en 2020, l'hôtel des ventes n'a été fermé qu'au mois d'avril. Mais les enchères ont dû par la suite se dérouler sans public, puis avec une règle d'une personne par 8 mètres carrés.

« Le 26 avril, pour la première vente à huis clos, il y a eu une explosion des statistiques, près de 25 000 visiteurs contre un peu plus de 12 000 en temps normal », détaille Dominique Le Coënt-de Beaulieu, commissaire-priseur à Senlis et président du directoire du site de vente en ligne Interenchères.

Et les chiffres ont continué de gonfler avec le temps. En juin l'audience est multipliée par trois. Et le bilan de l'année parle tout seul avec une croissance de 70% du produit des ventes en live par rapport à 2019. « L'enchère moyenne est passée de 374 euros à 528 euros », se félicite-t-il.

«C'est mon mari qui sert de scribe, moi je suis analphabète du clavier !»

Pour lui, il reste néanmoins difficile d'attribuer cette hausse au seul confinement. « La vente du Cimabue ( NDLR : une peinture du XIIIe siècle découverte par hasard dans le Compiégnois à l'été 2019 et vendue 19,5 millions d'euros ) nous a également apporté un certain rayonnement, note-t-il. Il y a cependant eu une vraie bascule du public sur le live. »

L’hôtel des ventes de Compiègne a été mis sous le feu des projecteurs après la découverte d’un tableau de Cimabue, un maître italien du XIIIe siècle. LP
L’hôtel des ventes de Compiègne a été mis sous le feu des projecteurs après la découverte d’un tableau de Cimabue, un maître italien du XIIIe siècle. LP  

C'est le cas de Nicole, qui a dû s'y mettre, un peu forcée par le contexte. « Il a bien fallu suivre le rythme, admet-elle. La prise en main n'a pas été facile, c'est mon mari qui sert de scribe, moi je suis analphabète du clavier ! Il y a une certaine frustration de ne plus ressentir l'ambiance dans la salle mais on s'adapte. »

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Pour le commissaire-priseur, c'est un supplément de travail. « S'il n'y a pas besoin de mise en scène, puisqu'il n'y a plus d'expositions publiques, il faut faire beaucoup plus de photos mais aussi répondre aux questions des clients qui ne peuvent plus voir les objets et ont besoin de précisions », poursuit Dominique Le Coënt-de Beaulieu.

Internet «nous a tous sauvés»

Sans compter « un vrai travail de formation » auprès d'une partie du public moins habituée à utiliser Internet. « Durant un temps nous étions un peu une sorte de hotline, sourit le commissaire-priseur. Il fallait expliquer l'utilisation du site, comment enregistrer sa carte bleue, etc. »

Une bascule sur le web également observée dans les autres salles de ventes de l'Oise. Pour Fleur Hardivillier-Cacheux, commissaire-priseur à Beauvais, c'était la seule solution pour poursuivre l'activité. « Cela nous a tous sauvés, assure-t-elle. C'est une nouvelle habitude de consommation forcée par le contexte, à voir si cela va durer. »

À Oise Enchères, basé à Chantilly, Pascal Denoyelle, en est persuadé. « Cette crise a bouleversé le système, ça nous a fait avancé de cinq ans, voire plus. Comme dans le reste de la société il y a une certaine digitalisation de la pratique, avance-t-il. Même si ça n'équilibre pas tout : avec ces conditions sanitaires, il est de plus en plus difficile de se rendre chez les gens pour des estimations, ce qui crée un manque de produits. »

«Une vente aux enchères, c'est un petit théâtre qui perd sa saveur avec l'absence de public»

Si ce milieu a su s'adapter, c'est qu'il avait une longueur d'avance sur certains avec un système de vente en ligne déjà bien rodé pour compenser une certaine désertification des salles, observée avant même le Covid. « Il y a déjà moins de monde depuis quelques années. Peut-être va-t-on retrouver une clientèle par ce biais, espère Fleur Hardivillier-Cacheux. Il y a plus d'acheteurs en live aujourd'hui qu'en salle il y a dix ans. »

Même si ce passage à l'informatique déshumanise quelque peu la profession. « Une vente aux enchères, c'est un petit théâtre qui perd sa saveur avec l'absence de public, regrette Dominique Le Coënt-de Beaulieu. Quand on se retrouve seul face à la caméra, c'est quand même une ambiance différente. »

Et ce n'est pas Nicole qui dira le contraire. « Il y a une tension, de l'adrénaline, que l'écran ne retranscrit pas. C'est bien mais ça manque d'émotion, assène-t-elle. J'espère pouvoir retourner rapidement en salle des ventes. »