Les mille et une vies du cascadeur Mario Luraschi, le «Rémy Julienne du cheval»

A 73 ans, le cascadeur équestre aux 500 films multiplie les projets malgré la crise sanitaire. Un ouvrage qui vient de paraître s’est immergé dans l’univers du dresseur de l’Oise.

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 Ermenonville (Oise), ce jeudi. Mario Luraschi, 73 ans, s’apprête à s’envoler pour le Kazakhstan pour un nouveau spectacle.
Ermenonville (Oise), ce jeudi. Mario Luraschi, 73 ans, s’apprête à s’envoler pour le Kazakhstan pour un nouveau spectacle. LP/Alexis Bisson

La scène se déroule un jour de novembre, sur un tournage dans les montagnes suisses. Mario Luraschi, le cascadeur équestre, s'apprête à boucler une énième cascade et pour ce dernier plan, son cheval doit réaliser une ultime « cabrade ».

« Mais au moment où il se cabre, la route s'effondre sous nos pieds », rembobine le mythique dresseur, qui reçoit dans sa « ferme » d'Ermenonville (Oise). « Mon cheval descend dans la crevasse et je me retrouve dans un torrent d'eau. »

Un hélicoptère est dépêché sur place pour extraire le cheval. Mais au moment de lui passer le harnais, l'équidé donne un violent « coup de boule » à Mario Luraschi qui perd l'équilibre et se retrouve emporté dans les rapides : « Je me dis : Quelle mort stupide. Et là, j'entends Mario, Mario ! »

«Rémy Julienne m'a sauvé la vie»

Celui qui hurle son nom, c'est Rémy Julienne, l'as des as des cascadeurs, mort le 22 janvier des suites du Covid-19. Le casse-cou du cinéma français, qui l'attend un peu plus bas, lui jette une corde et parvient à le remonter in extremis.

« Julienne m'a sauvé la vie », répète le cascadeur équestre. Alors, une semaine après le décès de son grand ami, inhumé ce vendredi, Mario Lurashi est un peu amer. « 1400 films et jamais honoré de son vivant, ronchonne-t-il. Il a quand même changé la cascade mondiale. Il faut rendre hommage à ce mec! »

L'un fait dans les moteurs, l'autre dans les chevaux, avec le même goût de la performance. « On dit de moi que je suis le Rémy Julienne du cheval, c'est assez flatteur, sourit le dresseur. On passe notre temps à fabriquer des héros. Il n'y aurait pas eu de Belmondo sans Julienne. »

«Ce livre, c'est une année de ma vie et c'est assez démentiel»

Si « l'as des as » a quitté la scène, Mario entend bien, à 73 ans, poursuivre le mythe Luraschi. Avec, toujours, des projets en cascade. Ce matin de janvier, il est en grande conversation avec le Kazakhstan, où il doit s'envoler prochainement. « On prépare un spectacle énorme, on va emporter 18 chevaux », s'emballe Luraschi, avec ses yeux rieurs qui lui donnent l'air d'un éternel enfant.

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Ce samedi soir, il sera sur le plateau de Laurent Ruquier, dans « On est en direct » sur France 2, où il aura l'occasion de parler bien-être animal aux côtés de l'avocat Arno Klarsfeld. Une vie auprès des animaux qui lui confère un regard particulier sur le débat concernant la chasse à courre ou la corrida… « Je ne suis contre rien, tant qu'il y a le respect de l'animal », confie le passionné. Installé au cœur de la forêt d'Ermenonville, Luraschi connaît trop bien les tensions en cours dans l'Oise autour de la vénerie. Chasse qu'il a lui-même déjà pratiquée en tant qu'invité. « Ce qui me gêne plus, c'est parfois la bêtise de certains chasseurs, cingle-t-il. Quand un animal a été plus malin que vous, il faut savoir se retirer. C'est la grandeur de l'homme… »

Mario Luraschi, ici dans son monumental «Teepee» d’Ermenonville. LP/Frédéric Dugit
Mario Luraschi, ici dans son monumental «Teepee» d’Ermenonville. LP/Frédéric Dugit  

Le cascadeur équestre évoquera aussi dans l'émission le nouvel ouvrage qui lui est consacré, « La magie Luraschi ». Une immersion photographique dans l'univers de l'artiste, qui nous emmène sous les verrières du Grand Palais à Paris, au casino Barrière de Deauville (Calvados) ou au pied du Domaine de Chantilly (Oise)… On y croise aussi Jean Dujardin, « un mec génial »,dans les coulisses du film « Le retour du héros ».

« Ce livre, c'est une année de ma vie et c'est assez démentiel, jubile le jeune septuagénaire. C'est comme un petit bout de ma biographie que je termine actuellement. » Et il n'y aura pas de trop que « 5 à 600 pages » pour coucher sur le papier la vie de cet homme aux 500 films, qui a doublé sur le grand écran Jean Reno, Sophie Marceau ou Salma Hayek… Pas de trop non plus pour raconter la vingtaine de spectacles mis en scène par ce « malade mental de cheval », de Shanghai à Oman, de Las Vegas à Oslo.

«Une Légion d'honneur fabuleuse»

« Cinquante ans que je dresse, monte, chute sur commande », livre l'artiste dans l'ouvrage récemment paru. Et pas question de remiser la selle au vestiaire si vite. Si la crise est passée par là, avec « 80 % du chiffre d'affaires perdu », le cavalier cascadeur compte bien rebondir rapidement. Quatre tournages sont d'ores et déjà sur les rails, dont « Tempête », du réalisateur Christian Duguay, et la série « Diane de Poitiers », avec Isabelle Adjani dans le rôle principal.

Ses spectacles, eux aussi, continuent à faire le plein. Il s'est déjà vendu 25000 billets de son dernier projet, « Fascination », dont les prochaines dates sont reportées en 2022. « Il y a eu seulement 4000 tickets remboursés, apprécie le dresseur. Il faut remercier tous ces gens. C'est une Légion d'honneur fabuleuse. J'ai la chance de faire un métier passion. Je suis un privilégié à 200 %. »

En 2013, dans le documentaire « Rémy Julienne, 50 ans de cascades », Luraschi imaginait son ami cascadeur « arriver à l'âge de 100 ans et se dire : Il y a un truc que je n'ai pas fait et je vais essayer de le faire. » Rémy Julienne n'est plus mais Mario Luraschi, lui, a encore beaucoup d'idées en tête.

A 73 ans, dont 50 ans de carrière, Mario Luraschi n’entend pas prendre sa retraite de sitôt. LP/Frédéric Dugit
A 73 ans, dont 50 ans de carrière, Mario Luraschi n’entend pas prendre sa retraite de sitôt. LP/Frédéric Dugit  

«J'ai été fascinée par son rapport au cheval»

Elle a mis en images « La magie Luraschi » en le suivant pendant trois années, de 2016 à 2018. Sandrine Dezalay, passionnée de photos et de chevaux, a pu travailler en immersion dans l'univers du cascadeur équestre, pour en sortir un de ses ouvrages les plus importants.

Tout commence au cours d'une master class, à Ermenonville, à laquelle la jeune femme participe en tant que cavalière. Elle connaît bien sûr le personnage mais n'a encore jamais rencontré Luraschi.

« Il passait bien à l'image, avec un regard assez intense, décrit la photographe. Et j'ai été fascinée par son rapport au cheval, un réel compagnon de vie et de travail. Il a un contact unique avec eux, il arrive à en tirer l'essence, sans contrainte, comme s'il semblait jouer avec… »

«Une cavalcade entre coulisses et émerveillement des spectateurs»

Rapidement, Luraschi et ses équipes se laissent convaincre et le projet de la photographe se met en route. Pendant trois ans, Sandrine Dezalay va ainsi capter le « off », l'arrière-salle du show et des « paillettes ». « Une cavalcade entre coulisses et émerveillement des spectateurs, décrypte-t-elle. C'est un morceau de l'histoire de toute cette équipe. »

Pendant plusieurs mois, cette « photographe d'immersion » le suit dans son quotidien à la « ferme », en préparation, en répétition, en tournage, en spectacle… Elle saisit des scènes « surprenantes », comme ce cheval qui se cabre au beau milieu du salon des Ambassadeurs dans le casino Barrière de Deauville, sous le regard halluciné des clients. Elle prend aussi tous les risques lorsqu'il faut, sur le tournage du « Retour du héros », capter un assaut au galop, réfugiée dans un trou.

« C'est un ouvrage grand public, qui plaira autant aux amoureux des chevaux qu'aux amoureux du cinéma », apprécie-t-on dans l'entourage de Mario Luraschi.

«La magie Luraschi», par Sandrine Dezalay, aux éditions Cavalcade. Tarif : 50 euros. Pour commander : [email protected]

50 ans de carrière et 500 films à son actif

A 73 ans, Mario Luraschi vient de fêter en 2019 ses cinquante années de carrière. Il a participé au tournage de quelque 500 films et mis en scène une vingtaine de spectacles à travers le monde. Fait Chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur en 2016, titre remis par Robert Hossein, le cascadeur équestre a reçu près de 20 distinctions, tant de la part du monde du cheval que de celui du cinéma. Depuis ses débuts, le dresseur a vu passer « plusieurs centaines » de chevaux dans ses écuries. Aujourd’hui, elles en abritent aujourd’hui environ 80.