Covid-19 : le grand coup de blues des soignants en réanimation

La crise sanitaire a mis en avant ces infirmiers et aides-soignants irremplaçables, aux capacités uniques. En pleine seconde vague, sans soutien populaire cette fois, ces dernièrs encaissent, mais souffrent. Témoignages.

 Entre les vagues de coronavirus, pensant bénéficier du soutien de la population, le personnel de services de réanimation s’est mobilisé dans toute la France, espérant obtenir un statut mérité. En vain. (Archives)
Entre les vagues de coronavirus, pensant bénéficier du soutien de la population, le personnel de services de réanimation s’est mobilisé dans toute la France, espérant obtenir un statut mérité. En vain. (Archives) LP/Julien Barbare

Lorsqu'elle franchit les portes du service de réanimation, dans son hôpital de banlieue parisienne, Meriem (tous les prénoms ont été modifiés) a la boule au ventre. Cela fait des mois que cela dure, depuis mars et le début de la crise sanitaire. «Première vague, deuxième vague… Mon cerveau comprend ce que ça veut dire mais moi, je n'ai pas l'impression d'avoir eu de pause entre les deux», soupire cette infirmière.

Un sentiment partagé par Estelle, une collègue de Lariboisière, dans le X e arrondissement de Paris. « On n'a pas eu le temps de se remettre de la vague du printemps, on est épuisés physiquement et psychologiquement », assure-t-elle. Candice, infirmière de «réa» à l'hôpital de Beauvais, dans l'Oise, n'est pas plus optimiste. Elle va «tenir le coup», mais seulement parce qu'elle n'a «pas le choix».

«Avec la fatigue, on a encore plus peur d'attraper le virus et de le transmettre»

Mais elle est dure cette nouvelle vague, même si «on connaît mieux la maladie et qu'on sait désormais la traiter, un peu». Un confinement seulement partiel complique finalement les choses. «La dernière fois, tout était arrêté, nous pouvions nous concentrer sur le travail, précise l'Oisienne. Là, la vie continue. Les enfants, l'école, les conjoints ont repris le boulot… Avec la fatigue, on a encore plus peur d'attraper le virus et de le transmettre.»

Dans les hôpitaux publics, les personnels soignants des services de réanimation exprimeraient bien leur colère s'ils n'étaient pas occupés à lutter contre le coronavirus. En première ligne. Et ce n'est pas le discours d'Emmanuel Macron, ce mardi soir, qui va changer la donne. Si l'épidémie montre des signes de recul, ce n'est que très théorique pour ces infirmières, aides-soignantes et leurs homologues masculins, peu nombreux.

«On ne sera qu'à 120% d'occupation au lieu de 160%, ironise Meriem. En voilà, une bonne nouvelle!» En dix jours, le nombre de patients Covid hospitalisés en réanimation, en France, est passé de 4900 à 4300, a indiqué le président de la République. Objectif : 2500. Ce qui n'empêcherait pas «les réas» de souffrir. «Car ce sera toujours des malades en plus par rapport à d'habitude», souligne Emilie, une autre infirmière de Beauvais.

«Tous les autres patients vont finir par arriver, comment va-t-on gérer le flux ?»

Or, «d'octobre à avril, les lits sont généralement pleins, précise Thomas, qui est infirmier au sein du Groupe hospitalier public du sud de l'Oise (GHPSO). Dès que les températures chutent, en fait.» Cette année, un temps particulièrement doux et le confinement ont permis une respiration. «Mais tous les autres patients vont finir par arriver, comment va-t-on gérer le flux?» Les lits supplémentaires ouverts dans les services pourraient ne pas suffire.

Car cela nécessite du personnel. Et c'est là que le bât blesse. «Lors de la première vague, des personnes sont venues en renfort de toute la France, se souvient Estelle, à Lariboisière. Ce n'est plus le cas.» A Beauvais, «on nous a demandé au début des vacances de la Toussaint de former des infirmières d'autres services», relate plusieurs soignantes de l'hôpital oisien.

Pas si simple, quand on croule déjà sous le travail. «On se fatigue beaucoup et on s'interroge sur le timing, soupire Nathalie, l'une des formatrices improvisées. Pourquoi ne pas avoir lancé ces formations dès la fin de la première vague, cela leur aurait permis d'avoir déjà de l'expérience.» Car n'est pas soignant en réanimation qui veut, comme le prouve le manque d'infirmières et d'aides-soignantes dans ces services.

«C'est très dur de voir des décès tous les jours, des familles en deuil…»

«Il faut avoir les épaules, surtout en temps de Covid, souligne Estelle. C'est très dur de voir des décès tous les jours, des familles en deuil…» Un mental d'acier, autrement dit, notamment pour assumer d'avoir, peut-être encore plus que dans le reste d'un hôpital, la vie des patients entre ses mains. «C'est très, très stressant», lâche la soignante. Au point que certains s'y refusent.

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«Les urgences, la pneumo, tout ce que vous voulez, témoigne Hicham, un infirmier exerçant à Compiègne, dans l'Oise. Mais la réa, j'ai toujours dit non. C'est quelque chose de trop particulier, un lieu où la moindre erreur, dans un dosage de produit par exemple, qu'elle soit due à la fatigue ou à une suractivité, peut s'avérer fatale.»

Des revendications difficiles à défendre en pleine deuxième vague

D'ailleurs, à Beauvais, malgré plusieurs semaines de formation, «certaines infirmières ne veulent toujours pas être seules et on les comprend», poursuit Nathalie. Pour Emilie, sa collègue, «cela montre bien que nous avons des compétences uniques, impossibles à remplacer». Un savoir-faire que le personnel de réanimation aimerait bien voir valoriser, notamment financièrement.

«Aujourd'hui, travailler dans un service de dialyse, c'est une spécialité qui est gratifiée d'une rémunération supplémentaire, détaille Thomas. Et c'est bien normal. Mais si je vous dis que les dialyses, on en fait aussi en réa, et que ce n'est qu'une partie des actes importants que nous effectuons.» Et si certaines de ces «spécialités» nécessitent des études supplémentaires, la crise du Covid n'est-elle pas à elle seule un examen suffisant ?

D'où la mobilisation des soignants, entre les deux vagues, pour surfer sur une popularité inhabituelle. «Cela fait un moment que la révolte a commencé dans les réa, assure Thomas. Mais jusque-là, c'était un peu abstrait pour chacun, en dehors des gens qui y bossent. Avec la première vague, tout le monde a parlé de nous.» Manifestations, «grèves», distribution de tract, la colère a pris forme après le printemps.

Moins de soutien de la part de la population, «c'est dur pour le moral»

Selon l'infirmier creillois, «un collectif s'est créé dans toute la France après la première vague, avec deux référents par établissement». Des contacts ont d'ores et déjà été pris avec des députés, notamment dans l'Oise, auprès de qui les soignants pensent avoir trouvé des soutiens. «Ils ont promis de faire remonter nos demandes.» Il faudra bien ça car, la mobilisation sur le terrain, «là, forcément, on n'a plus le temps», soupire Candice.

Ni le soutien de la population. C'est en tout cas le ressenti des professionnels de santé. «Nous avons eu beaucoup de dons en début d'année, y compris des personnes qui nous prêtaient un logement pour que nous puissions protéger nos familles», rappelle Estelle. Aujourd'hui, «on a le sentiment que notre combat est entré dans les mœurs, soupire Thomas. C'est dur pour le moral.»

«Notre peur, la vraie, c'est qu'il y ait une troisième, puis une quatrième vague»

Tout comme le sentiment que la fin de la galère n'est pas pour demain. A Beauvais, «on nous a préparés à ce que ce soit dur jusqu'en mars-avril», explique Nathalie. A Meriem, on a promis des moments difficiles « jusqu'à l'été », tandis qu'Estelle estime que la situation restera critique au moins jusqu'au mois de février. «Notre peur, la vraie, c'est qu'il y ait une troisième, puis une quatrième vague, etc.» lâche Thomas.

Forcément, voir une partie de la population nier la réalité de l'épidémie, l'intérêt du confinement ou le port du masque, cela énerve un peu. «C'est vraiment dur, insiste Estelle. Les gens qui crient au scandale n'ont pas eu de personnes atteintes du Covid autour d'eux. Et parfois, quand j'en parle, on me regarde comme si je faisais partie d'un grand complot…»