Ces expropriés du canal Seine Nord obtiennent dix fois plus d’indemnités que prévu

Dans le cadre du lancement des travaux du canal Seine Nord, les parcelles d’habitants de Montmacq, dans l’Oise, devaient être rachetées «pour des miettes de pain». Grâce à leur mobilisation, la société du canal a revu ses prix (très) à la hausse.

 Montmacq (Oise), mardi. Le terrain de Nicole va être amputé de 700 m2. Un «soulagement» pour cette habitante âgée de 79 ans.
Montmacq (Oise), mardi. Le terrain de Nicole va être amputé de 700 m2. Un «soulagement» pour cette habitante âgée de 79 ans. LP/Alexis Bisson

C'est un combat qui semblait perdu d'avance. D'un côté, le géant canal Seine Nord, « chantier du siècle », ses 5,1 milliards d'euros de budget et ses promesses de milliers d'emplois. De l'autre, une poignée de propriétaires expropriés qui réclamaient un rachat de leurs terrains bientôt engloutis à un prix « plus juste ».

« Le pot de terre contre le pot de fer », résume à sa fenêtre Nicole, « 79 ans passés », qui habite sa petite maison de Montmacq depuis 1965. Avec le lancement des travaux du secteur 1 du canal Seine Nord, entre Compiègne et Passel, son terrain qui lèche les bords de l'Oise va bientôt être amputé de quelque 700 mètres carrés.

Comme elle, une quarantaine de riverains de la rue Joffre comptent les mois avant de voir leurs parcelles pour partie avalées par les pelleteuses. Expropriés, mais pas à n'importe quel prix. Grâce à leur mobilisation dès le printemps 2019, les propriétaires sont parvenus à faire plier le canal Seine Nord, prié de revoir ses prix à la hausse.

De 5500 à 50 000 euros

Il faut dire que le porteur de projet, chargé des négociations, s'était montré plutôt pingre lors de ses premières propositions : un terrain de 1556 mètres carrés au prix de 1064 euros, un autre de 5500 mètres carrés à moins de 5000 euros… « Des sommes aberrantes, des miettes de pain », s'étranglait alors un propriétaire. « Du vol pur et simple », appuyait le maire (SE) de la commune, Rémy Cuelle.

Un an et demi plus tard, face à la fronde des habitants, le canal s'est décidé à sortir le carnet de chèques. Avec des prix parfois multipliés… par dix ou plus.

« Un voisin a vu la proposition passer de 5500 euros à 50 000 euros, confie Olivier Gadrois, qui faisait partie des premiers protestataires. On se dit que ce collectif a été utile. Si on était resté chacun dans notre coin, ça n'aurait pas marché. »

Montmacq, mardi. Dans quelques mois, une partie des parcelles de ces riverains disparaîtront avec le lancement des travaux. LP/Alexis Bisson
Montmacq, mardi. Dans quelques mois, une partie des parcelles de ces riverains disparaîtront avec le lancement des travaux. LP/Alexis Bisson  

Comme ses voisins, lui préfère rester discret sur l'accord finalisé à la fin du mois d'août avec la société du canal Seine Nord. « Ça a été multiplié par beaucoup, sourit le Montmacquois. C'est un dédommagement juste, on partait vraiment de rien. »

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Nicole, elle, n'a pas voulu faire d'histoires. A bientôt 80 ans, l'entretien de ses quelque 1100 mètres carrés de terrain était devenu trop laborieux. « Je suis à l'hiver de ma vie, souffle-t-elle. Ce jardin, je continuais à l'entretenir depuis la mort de mon mari car c'était l'amour de sa vie. Mais maintenant, tondre, tailler, ça n'est plus de mon âge. Bientôt, il me restera un petit bout de terrain acceptable alors c'est un soulagement. Je n'attends plus que mon chèque… »

Plus loin dans la rue Joffre, le terrain de ce propriétaire, qui devait être initialement cédé pour la somme de 2500 euros, est désormais réévalué à 28 000 euros. Sans compter une dévaluation de son bien immobilier de 12 000 euros. Soit, au total, une indemnisation à hauteur de 40 000 euros. Une multiplication par 16 par rapport à la proposition initiale…

«On était tellement énervés que ça pouvait partir en vrille»

« C'est une reconnaissance plus digne, concède cet habitant. On était tombés tellement bas qu'aujourd'hui on est rassurés. » Rassurés, mais pas de quoi sabrer le champagne. « C'est un sentiment mitigé, souligne Ludovic Kupezak, un des premiers à s'être mobilisé au sein du collectif. On reste tout de même expropriés. On a perdu, mais finalement pas tant que ça. Ils ont vu qu'on était prêts à aller loin, qu'on était tellement énervés que ça pouvait partir en vrille. »

« En 2019, les montants initiaux proposés et leur disparité n'ont pas été compris par les habitants, concède la société du canal. Nous avions indiqué que nous allions retravailler avec les services de l'Etat pour progresser dans le sens d'une juste prise en compte des situations. C'est ce qui a été fait, les engagements ont été tenus. »

Et le porteur de projet d'invoquer « la situation spécifique de Montmacq, y compris en termes de nombre de propriétaires concernés et de configuration ». Ou comment couper court à toute autre velléité de propriétaires expropriés.

Car la fronde des riverains de Montmacq a donné des idées à d'autres. Du côté de Pimprez, Eric Van Laethem, propriétaire en indivision d'une parcelle de 6000 mètres carrés, se dit « déterminé » à faire revenir la société du canal sur sa proposition. Aujourd'hui, le prix du mètre carré a été estimé à… deux euros.

« Ça frôle la spoliation, souffle-t-il. Ils ont le droit public pour eux et font un travail d'usure psychologique. C'est le jeu du chat et de la souris. On se sent insulté, méprisé. A Montmacq, ils ont reculé, je ne leur ferai pas de cadeau. »