«C’est trop» : dans cette cité de Compiègne, la guerre contre l’insécurité agace les riverains

Stigmatisée pour ses trafics de drogue, la cité de l’Echarde, dans l’Oise, a vécu deux ans de travaux et trois semaines d’une opération de sécurisation qui vient de s’achever. Mais les habitants restent dubitatifs.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Compiègne, vendredi. Des habitants estiment que certains aménagements ont été faits pour faciliter les opérations de police, sans prendre en compte leurs propres attentes.
Compiègne, vendredi. Des habitants estiment que certains aménagements ont été faits pour faciliter les opérations de police, sans prendre en compte leurs propres attentes. LP/Stéphanie Forestier

Les façades des immeubles sont pimpantes. La voirie, l'aire de jeux pour les enfants, tout a été refait à neuf. Mais derrière le vernis, les 400 habitants de la cité de l'Echarde, à Compiègne (Oise), déchantent. Leur « petit village » n'a plus d'âme, disent-ils. Il a été remanié « pour faciliter les interventions policières et non pour améliorer notre vie », déplore Ylias.

Stigmatisé pour son trafic de drogue, à l'image du Clos-des-Roses, le square de l'Echarde a donc connu une rénovation urbaine similaire, censée freiner la délinquance. Elle dispose désormais de plusieurs accès pour y pénétrer, ce qui évite aux forces de l'ordre de tomber dans des guets-apens, par exemple.

Ce vendredi, sous-préfet, maire, procureur, police nationale et municipale, directeur départemental de la sécurité publique et bailleur social sont venus débriefer les deux ans de travaux menés pour près de 6 millions d'euros.

Compiègne, vendredi. Près de 6 millions d’euros ont été dépensés pour réaménager le quartier. LP/Stéphanie Forestier
Compiègne, vendredi. Près de 6 millions d’euros ont été dépensés pour réaménager le quartier. LP/Stéphanie Forestier  

L'occasion également de dresser un bilan d'une opération de sécurisation, jugée exceptionnelle, menée sur trois semaines. Le quartier a été entièrement quadrillé par les forces de l'ordre. Des agents de sécurité payés par l'Opac, spécialisés dans la sécurisation des cités sensibles, ont renforcé ce dispositif.

L'objectif est d'apporter une réponse musclée aux délinquants. « Porter un coup d'arrêt à l'insécurité et au trafic », souligne Jean-Paul Vicat, le sous-préfet. La liste des infractions constatées s'égrène : 311 verbalisations ont été dressées, dont 137 pour non-port du masque, treize interpellations, 37 immobilisations de véhicules, une procédure ouverte pour des tirs de mortiers…

Déstabiliser les dealers

Beaucoup de consommateurs venus acheter du cannabis se sont retrouvés avec des contraventions… Et ont dû rebrousser chemin. « Il y en a un qui nous a dit qu'il reviendrait quand on ne serait plus là. Mais nous reviendrons aussi… », affirme un policier.

« Les trafiquants ont une perte de trois semaines de chiffre d'affaires. Certains patrons de trafic présumés se sont déplacés pour voir ce qu'il se passait. On les déstabilise, c'est ce que l'on veut. Et je pense qu'on a aussi réussi à instaurer un dialogue avec la population », constate le commissaire Pierryck Boulet.

Newsletter L'essentiel du 60
Un tour de l'actualité de l'Oise et de l'IDF
Toutes les newsletters

De loin, les habitants regardent tous « ces officiels » venus parler de leur quartier. Certains approchent timidement, mais renoncent. « Ils n'arrêtent pas de dire que nous allons vivre enfin dans la sécurité, dans un cadre agréable, ce qui revient à dire que nous vivions pendant des décennies dans l'insécurité », soupire l'un d'eux.

«Oui il y a de la drogue ici, mais comme partout»

Et de poursuivre. « Vu de l'extérieur, nous passions tous pour des bandits. Oui il y a de la drogue ici, mais comme partout, malheureusement. Mais nous, ici, on vit bien. Nous sommes tous solidaires. » Certaines mamans, comme Amira, n'en peuvent plus de voir des uniformes à chaque fois qu'elles sortent. « J'explique ça comment à ma fille de 4 ans ? Qu'ici c'est dangereux, qu'il faut nous protéger ? C'est trop. »

Compiègne, vendredi. Une opération de sécurisation, exceptionnelle, a été menée sur trois semaines dans la cité. LP/Stéphanie Forestier
Compiègne, vendredi. Une opération de sécurisation, exceptionnelle, a été menée sur trois semaines dans la cité. LP/Stéphanie Forestier  

Côté travaux, beaucoup de familles regrettent que les portes des immeubles donnant sur la petite place et l'aire de jeux aient été supprimées. « Désormais, elles sont côté parking, tournées vers l'extérieur, comme ça, la police peut vérifier qui rentre et qui sort », râle une habitante.

«Ils ont chamboulé notre petite vie»

Pour cette locataire, « avec ces nouvelles routes qui serpentent autour de nos immeubles, les voitures roulent plus vite et nos enfants sortent directement devant. Je trouve ça dangereux. »

« Oui, poursuit Soraya, Avant on sortait tous de chez nous pour se retrouver sur la place, on discutait. On ne se croise plus. C'est chacun son hall. Ils ont chamboulé notre petite vie. » Elle poursuit : « Ils voulaient changer le nom de notre square, on s'y est opposé. Ils ont changé la couleur des murs, mais l'Echarde restera toujours l'Echarde. Nos jeunes seront toujours blacklistés à cause de l'adresse sur leur CV. »

Vincent Peronnaud, directeur général de l'Opac, sait qu'il ne pourra pas faire de miracle. « On peut changer l'urbanisme, mais cela s'accompagne d'actions sociales, d'un dynamisme économique, de bonnes écoles… C'est compliqué de changer l'image d'un quartier. C'est une action sur le long terme. »

Une méthode pas si efficace ?

La même recette urbanistique a en effet été appliquée au Clos-des-Roses, notamment au square Baudelaire, et la délinquance n'a pas baissé pour autant. Pas une semaine sans que la police ne vienne y faire une descente pour mettre la pression sur les trafiquants, toujours présents.

Philippe Marini, le maire, en convient à demi-mot. « On ouvre le quartier, on lutte avec les moyens qui sont les nôtres. Un commerce illicite existe parce qu'il y a des clients. Notre action de police a passé le message : Tolérance zéro. On ne veut pas laisser végéter un quartier dans son isolement. On traite de paire l'habitat et le trafic. »