Broyé sous son camion dans l’Oise: 5 ans après, l’émotion et des questions

Le 28 septembre 2015, Levent O. est mort sur le site du fabricant de tuiles Monier, écrasé entre son camion et un chariot. Mardi, trois prévenus comparaissaient devant le tribunal de Compiègne.

 Cinq ans après le tragique décès de son père, trois hommes comparaissent devant le tribunal compiégnois ce mardi pour homicide involontaire et violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence.
Cinq ans après le tragique décès de son père, trois hommes comparaissent devant le tribunal compiégnois ce mardi pour homicide involontaire et violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence. LP/Alexis Bisson

À la barre du tribunal de Compiègne, Maxime* n'aura finalement pas eu besoin de ses notes qu'il griffonnait machinalement depuis le début de l'audience.

Cinq ans que le jeune homme attendait ce moment. Cinq ans qu'il ressasse dans sa tête ce lundi 28 septembre 2015 où, en rentrant du lycée, il apprenait brutalement la mort de son père.

« C'est un repère qui a disparu, souffle-t-il posément face à la présidente. Cet accident m'a fait sortir de l'enfance, ce monde où personne ne meurt. »

«C'est même un miracle qu'il ait survécu une heure»

Cinq ans après le tragique décès de son père, trois hommes comparaissaient devant le tribunal compiégnois ce mardi pour homicide involontaire et violation manifestement délibérée d'une obligation de sécurité ou de prudence. Parmi eux, les représentants des sociétés Monier, de Longueil-Sainte-Marie, et le transporteur Mauffrey. Le délibéré sera rendu le 10 novembre.

Chauffeur pour la société de transports Ghestem (propriété du groupe Mauffrey), Levent O. est attendu ce 28 septembre 2015 chez le fabricant de tuiles en béton, Monier, à Longueil-Sainte-Marie, pour livrer son chargement de ciment.

Comme le trentenaire l'a déjà fait à plusieurs reprises, il stationne son camion aux abords de la « zone de dépotage » et s'apprête, une clé à la main, à aller raccorder son camion au silo.

Au même moment, Robert S., cariste pour le fabricant de tuiles, multiplie les allers-retours entre l'entrepôt et cette même zone de dépotage. Au volant de son chariot d'une longueur de 5,50 m, le salarié entreprend alors une marche arrière en ligne droite et, une fois à l'extérieur, percute brutalement Levent. Dos au chariot, celui-ci se retrouve broyé entre l'engin et l'arrière de son camion.

Le chauffeur décède rapidement de ses blessures. « C'est même un miracle qu'il ait survécu une heure », souffle l'avocat des parties civiles.

«J'ai entendu crier»

Que s'est-il passé ce tragique jour de septembre 2015 ? À la barre, Robert, la tête baissée, n'en mène pas large. « J'ai reculé et je ne l'ai pas vu. Et puis, j'ai entendu crier… »

Cette manœuvre, Robert la connaît pourtant par cœur. Entendu par les gendarmes, il dira même l'avoir faite « des milliers et des milliers de fois. » « Une manœuvre un peu compliquée », ajoute toutefois le cariste à la barre. « En reculant, vous aviez en tête qu'il fallait éviter ce camion ? » lui demande la présidente. « Oui », acquiesce sobrement le prévenu.

Y a-t-il eu, ce jour-là, une « faute d'inattention » d'un salarié trop habitué à la manœuvre, comme le laissent entendre les responsables de la société Monier ? Ou s'agit-il d'un manquement aux règles de sécurité qui ont rendu inévitable le drame ?

À la barre, la représentante de l'inspection du travail, qui s'était rendue sur place à la suite de l'accident, est formelle : il y a eu « un certain nombre de dysfonctionnements ». Absence de protocoles écrits sur les opérations de chargement et déchargement, surface trop courte pour manœuvrer et « inadéquate »… « La zone aurait dû être libre de tout obstacle, insiste l'inspectrice. Ça n'est pas normal. »

Déjà un accident en 2013

D'autant que l'histoire semble bégayer. En 2013 déjà, deux ans avant le drame, un incident « similaire » avait marqué les esprits au sein de l'entreprise : un chariot, dans une même manœuvre, avait alors percuté l'arrière d'un camion venu livrer son ciment. « Heureusement, cette fois-ci, la personne était restée dans le camion », reprend l'inspectrice du travail.

Déjà, l'entreprise avait voulu mettre l'incident sur le compte d'une « faute d'inattention ». Cette même faute qu'elle reproche aujourd'hui à Robert. « Une inattention, je ne suis pas d'accord », se défend mollement l'ancien cariste, incapable de trouver ses mots.

Un rapport interne à la société va pourtant, au lendemain de la mort du chauffeur, pointer « le caractère inadapté de la conduite » du salarié. « Vous avez effectué votre marche arrière en ligne droite sur 9 mètres et vous ne vous êtes jamais retourné », enfonce l'avocat de la société Monier.

Tout serait donc la faute du seul Robert ? « Une analyse un peu courte, voire un peu indécente, cingle la substitut du procureur. Ces cinq années ne vous ont pas permis d'assumer vos responsabilités… »

Elle a requis, à l'encontre de l'ancien cariste, trois ans de prison avec sursis. Et un an avec sursis pour le responsable de l'entreprise Monier.

*Le prénom a été modifié