Sexe : Onlyfans ou l’ubérisation du porno

Le site connait une progression fulgurante en proposant des contenus pornographiques pour lesquels les clients versent un abonnement mensuel. Les travailleuses du sexe y trouvent un refuge où elles maîtrisent davantage leur image et partagent moins leurs revenus.

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Onlyfans est un terrain d'expression très prisé des travailleuses du sexe (Photo d'illustration).
Onlyfans est un terrain d'expression très prisé des travailleuses du sexe (Photo d'illustration). VALERY HACHE

Déjà, s’y retrouver. Découvrir Onlyfans c’est d’abord faire l’expérience de l’aridité d’un réseau social qui n’a rien de commun avec Instagram, twitter, Tik Tok ou Snapchat. Rien n’est intuitif et on s’agace vite à désespérément chercher ce qu’on est venu trouver. En règle générale, du sexe. Sous toutes ses formes. Et dans un cadre légal.

On peut évidemment y suivre des cours de gymnastique, de cuisine ou de maquillage mais le cœur de métier de la plate-forme reste la pornographie. Avec un modèle économique qui rencontre depuis un an un succès phénoménal. Le site compte 80 millions de comptes enregistrés et plus d’un million de « créateurs » dans le monde. Avec une croissance vertigineuse depuis le début de pandémie du Covid : « Depuis début mars, la plateforme a connu une augmentation de 75 % des nouvelles inscriptions avec actuellement près de 200 000 nouveaux utilisateurs chaque jour », précise la société britannique.

Quand de nombreux acteurs du marché misent sur la gratuité, le site fondé par l’Anglais Tim Stokely en 2016 propose de suivre des comptes pour profiter de leurs contenus photos et vidéos en échange d’un abonnement mensuel compris entre 5 et 50 dollars. Le tout en n’ayant aucune restriction en termes de nudité, de production érotique ou pornographique. Sur Onlyfans, on trouve donc à peu près tout ce qu’on peut imaginer en termes de sexualité. Mais avec une promesse d’exclusivité que n’offrent pas les mastodontes du secteur comme Youporn ou Pornhub qui inondent leurs usagers de vidéos vues des millions de fois tout autour de la planète. Onlyfans se défend cependant de n’être qu’une source intarissable de contenus pour adultes. « Sur les 1,5 millions de messages échangés quotidiennement chez nous, seuls 23 % contiennent des contenus explicites, nous précise la plate-forme. Il y a un an, c’était le cas de 37 % d’entre eux ».

La plupart des utilisateurs ne se cachent pourtant pas de ce qu’ils viennent chercher sur le réseau. « Sur Onlyfans, je suis abonné à quelques comptes de filles que je suis depuis longtemps, explique Marc qui s’est inscrit dès 2020 sur le réseau. C’est comme un rendez-vous, les filles que je soutiens publient régulièrement des choses différentes, je finis par bien les connaître. Parfois, je leur demande une prestation plus personnelle et je paie pour cela. Cela me paraît normal. Il y a un côté un peu addictif, on s’attache, comme dans une relation ».

« Mon métier est de me masturber devant une caméra »

Sur Onlyfans, on peut regarder des couples faire l’amour, des hommes ou des femmes se masturber, être attachés ou s’adonner à des pratiques sexuelles très extrêmes. Mais le site est surtout le nouveau royaume des « cam girls ». Ces femmes, travailleuses du sexe professionnelles ou amateurs, publient pour leurs abonnés des photos, des vidéos ou effectuent des prestations en direct. « Pour résumer, mon métier est de me masturber devant une caméra, sourit l’une d’elles. Mais cela n’est pas aussi facile et drôle que ça n’en a l’air ».

La plate-forme est pourtant en train de changer une partie du modèle économique du porno sur le web. La pandémie et la fin des tournages des films X ont fait migrer une grande partie des actrices sur Onlyfans ou d’autres sites ayant le même fonctionnement comme Mym, SWAME ou AVN stars. Avec à la clé une diminution des intermédiaires et l’espoir de mieux maîtriser ses contenus et ses revenus. Une indépendance qui n’est pas donnée à tout le monde.

« Il y a une sorte de phénomène d’ubérisation des actrices, glisse un poids lourd de la production pornographique. Mais c’est un secteur où il y a beaucoup de prétendants et peu d’élus. Les grosses stars qui ont l’habitude de gérer leurs réseaux sociaux et de travailler une communauté s’en sortent. Les autres pas du tout. Les gains sont alors assez marginaux ».

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L’arrivée sur le réseau de l’actrice Bella Thorne au mois d’août a eu l’effet de faire scintiller le miroir aux alouettes. En une semaine, l’Américaine aux dizaines de millions de followers affirme avoir cumulé un million de dollars de gain. Quelques jours plus tard, elle s’excusera pour avoir promis des photos dénudées finalement pas au rendez-vous. Onlyfans réagira en plafonnant les montants des « pourboires », ces extras que peuvent recevoir les créateurs de contenus en plus de leur abonnement.

Du sexe « sur mesure » pour les clients

Avec cet abonnement mensuel, les clients ont accès à un certain nombre de contenus et à des échanges directs avec les modèles. Pour quelques dollars de plus, ces dernières peuvent également produire des séquences personnalisées, prononcer le nom de leur client ou l’écrire sur une partie de leurs corps. « J’aime cette proximité même si j’ai conscience qu’elle est un peu factice, avoue Emmanuel qui reconnaît dépenser plusieurs centaines d’euros chaque mois sur le site. C’est comme s’offrir un cadeau. Du porno, il n’y a que cela sur le web, il n’y a rien de plus banal. Là, c’est un peu du sur-mesure, un petit luxe qui vous donne la sensation d’être différent. Même si je sais que cette relation est purement virtuelle ».

Pour les créateurs, majoritairement des créatrices, réussir à vivre de ses activités sur la plate-forme est un enjeu aux ressorts beaucoup moins excitants que leur vitrine numérique. Onlyfans prélève une commission de 20 % sur les revenus et le taux de change du dollar n’est actuellement pas aux bénéfices des Européennes. Une fois qu’elles se sont acquittées de l’Urssaf et des impôts, 40 % de l’abonnement atterrit concrètement dans leurs poches. Pas toujours suffisant pour couvrir les investissements : caméras, micros, lingerie, sex-toys, décors… « On ne peut pas dire que je suis aux 35 heures », rigole Knivy.

En plus de son rôle de modèle, cette jeune femme de 28 ans s’occupe des prises de vues, de l’éclairage, des retouches photos, du montage et de l’animation de ses réseaux sociaux. Ces derniers servent entre autres à promouvoir son compte Onlyfans où une centaine de clients ont souscrit à un abonnement à 20 dollars. « Ce n’est pas l’eldorado du porno que certains vantent mais cela nous donne l’avantage d’avoir le contrôle sur notre activité, explique-t-elle. On peut travailler dans de bonnes conditions et en sécurité. Il y a un lien qui se crée avec les clients mais on garde la maîtrise car on a la capacité de les bloquer. On aime faire du sexe, on le montre mais ce n’est pas parce que c’est notre métier qu’on doit supporter le manque de respect ».

La clé du succès réside dans le fait de faire fructifier une communauté qui gonfle facilement sur les réseaux gratuits mais qui peine à franchir le pas lorsqu’il s’agit de sortir une carte bleue. « Cela reste une bonne alternative à l’heure où les travailleurs du sexe même déclarés et en règle sont bannis des systèmes de paiement classique comme PayPal, conclut une autre cam girl. Les commissions sont moins élevées que sur les plateformes de VOD spécialisées. Mais il n’y a toujours pas de protection en cas de client malhonnête ou de vols de contenus ». Les comptes sont en effet souvent pillés et les photos et vidéos peuvent se retrouver sur d’autres plates-formes. « Nous considérons la protection des contenus comme une priorité essentielle et nous nous efforçons de l’améliorer en permanence », assure pourtant Onlyfans qui a mis en place un service de lutte contre le piratage et propose un soutien juridique aux auteurs.

« À part intervenir directement pour les faire retirer, on n‘a aucune protection, nuance Knivy. D’autant plus que le préjudice est à la fois financier mais aussi en termes d’image. Ce métier à tous les niveaux n’est pas sans conséquence ».

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