Le fléau des «dick pic» sur les réseaux sociaux : «Je recevais cinq photos de sexe par jour»

De nombreuses femmes, et notamment les plus jeunes, sont confrontées à l’envoi non sollicité de photos de sexe. «Il faut toujours rappeler que c’est une agression », rappelle Ovidie.

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De nombreuses femmes reçoivent des photos de sexe non sollicitées sur les réseaux sociaux.
De nombreuses femmes reçoivent des photos de sexe non sollicitées sur les réseaux sociaux. LP/Fred Dugit

« La première fois que j’ai vu un pénis, c’était en recevant une photo sur mon téléphone. J’avais 15 ou 16 ans et je n’avais rien demandé ». L’envoi de photos dénudées non sollicitées est un fléau des réseaux sociaux. Une tendance lourde face à laquelle les jeunes filles se retrouvent au mieux en colère, au pire meurtries et démunies. Anne a désormais 19 ans et continue de recevoir régulièrement des photos de sexe, envoyées par des garçons plus âgés avec lesquels elle n’a en général jamais échangé. « Cela arrive sans raison, des mecs dont j’accepte l’invitation sur Snapchat sans trop faire attention, indique la jeune étudiante. Ils me demandent aussi des photos de moi toute nue. Si je dis non, je suis traitée de salope ou de mal baisée. J’essaie parfois de réagir et de leur parler du principe du consentement. Je me fais traiter de féministe ratée. Au final, je les bloque car je ne peux rien faire de plus ».

L’an dernier, un sondage révélait que 19 % des Français avaient déjà reçu des photos ou des vidéos de personnes dénudées. C’était plus d’un tiers pour les moins de quarante ans. À l’heure du smartphone, recevoir une « dick pic » est devenu d’une confondante banalité, notamment quand on n’a rien demandé. Le fait de l’envoyer sans le consentement du destinataire a beau être considéré comme un acte d’exhibitionnisme puni d’un an emprisonnement et de 15 000 € d’amende, rien ne semble arrêter ce phénomène.

« Bloquer est la seule chose à faire »

« À une époque, j’en recevais en moyenne cinq par jour, explique Natacha, une Suissesse de 26 ans. Quand ça apparaît sur ton téléphone en plein boulot, ce n’est pas agréable. Avec mon copain, on essaie d’en rigoler mais c’est pesant à la longue… » Ses premières photos, la jeune femme les a reçues adolescente. Par mail à l’époque. « Aujourd’hui, il y a plein de canaux avec les réseaux sociaux, poursuit-elle. J’ai tout essayé pour les calmer. J’ai affiché des garçons publiquement, je leur ai rappelé la loi. Rien ne fonctionne. J’ai dû bloquer une centaine de personnes à cause de ça ».

« Bloquer est la seule chose facile à faire », reconnaît Ovidie. La réalisatrice, autrice de « l’éducation sexuelle des enfants d’internet » sur France Culture, intervient régulièrement dans des lycées pour évoquer le sujet avec des adolescentes dont beaucoup cherchent la réponse adéquate. « De plus en plus de filles affichent les mecs pour dénoncer leur attitude et renverser la honte, c’est une stratégie intéressante, explique-t-elle. Certaines postent aussi le texte de loi pour faire comprendre aux hommes ce qu’ils encourent. Mais c’est difficile et chacune répond avec les armes dont elle dispose ». Natacha aimerait pour sa part « une plate-forme dédiée pour pouvoir les dénoncer facilement car les procédures sont longues et fastidieuses ».

Certains acteurs du secteur tentent néanmoins de réagir. Après avoir été alerté par de nombreuses utilisatrices, le compte Instagram Nuit sans folie (NSF) qui publie chaque jour « les pires anecdotes sexuelles des gens » à destination de ses 672 000 followers a ainsi mis en place un groupe de discussion sur Discord pour tenter de créer un débat. « Derrière les anecdotes amusantes, on a toujours voulu qu’il y ait un message lié à la libération de la parole autour de la sexualité, explique Benjamin Warlop, directeur des opérations chez Koala Interactive qui produit NSF. Des femmes se plaignaient du comportement de certains mecs dès qu’elles likaient ou commentaient une publication. On a donc mis en place ces espaces de discussion sur Discord pour modérer les débats et offrir un terrain fertile aux échanges ». 3800 personnes discutent ainsi de questions de sexualité dans une ambiance parfois crue mais courtoise.

« Aucune femme ne tombe sous le charme quand on lui envoie une photo de sexe »

Reste qu’il est difficile de comprendre pourquoi de si nombreux hommes envoient des photos de leur anatomie hors de tout jeu sexuel avec leur partenaire. « L’excitation masculine passe beaucoup par le visuel, nous assurait Philippe Brenot, psychiatre et thérapeute de couples. Le problème est que les hommes pensent que c’est la même chose chez les femmes, ce qui n’est pas le cas. De fait, elles sont moins adeptes de ces pratiques ». Pour Ovidie, le phénomène n’est pas récent et s’est juste accentué grâce à la facilité de la technologie numérique. « Les hommes qui font cela sont le pendant des exhibitionnistes qui ouvraient leurs imperméables près des collèges et des lycées, analyse-t-elle. Aucune femme ne tombe sous le charme d’un homme qui lui envoie une photo de son sexe. Il le fait pour asseoir une forme de pouvoir en la provoquant et en la mettant mal à l’aise. Le but est de créer de la stupeur, du dégoût, de la gêne. Il faut toujours rappeler que c’est une agression ».

« C’est difficile d’y échapper car les réseaux sociaux font partie intégrante de notre quotidien, explique Sandra, une lycéenne du Val-d’Oise. Il est aussi fréquent qu’on échange des photos intimes dans le cadre d’une relation amoureuse. Certains utilisent ensuite ces photos pour faire du chantage. Tout cela crée un climat très sexualisé. On a l’impression que les réseaux sociaux ne font rien contre cela ». Pour Ovidie, il faut surtout continuer d’informer : « C’est important de savoir qu’on a la loi pour soi, conclut la réalisatrice. Les filles développent déjà des stratégies de survie numérique. Elles ont appris à repérer les gros lourds et possèdent les bons réflexes. Il faut les accompagner. Mais elles ne doivent pas avoir honte. »