Anne, 85 ans, n’a pas renoncé à l’orgasme

L’amour n’a pas d’âge, les corps si. Mais malgré ses 85 ans, Anne n’a pas renoncé à la quête du plaisir charnel. Premier témoignage dans le cadre de nos rendez-vous sur la sexualité des Français.

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A 85 ans, Anne continue de pratiquer la masturbation. Même si elle reconnaît que c'est de plus en plus difficile.
A 85 ans, Anne continue de pratiquer la masturbation. Même si elle reconnaît que c'est de plus en plus difficile. Elene Usdin

« J’ai eu plus d’amants dans ma vie qu’un curé peut en bénir, vous risquez d’apprendre des choses. » Dans un éclat de rire, Anne s’amuse et s’étonne de l’intérêt qu’on peut porter à la sexualité d’une femme de 85 ans. Un âge auquel beaucoup ont renoncé au plaisir et à la sensualité. Comme s’ils avaient embrassé l’idée qu’il y aurait une date de péremption, une fin à tout y compris à l’accomplissement des désirs. Une idée à laquelle Anne se refuse énergiquement tout en en reconnaissant les difficultés. « Cela ne marche pas toujours, glisse l’ancienne soignante en se pinçant les lèvres. Parfois cela me met en colère, souvent cela m’attriste. Mais bon, je réessaye toujours. »

Son amoureux qu’elle fréquente depuis 22 ans a quitté Paris depuis presque un an. Ils se parlent sans cesse mais ils ne se voient plus à cause de l’épidémie de Covid. « Il n’y a plus rien de sexuel entre nous depuis des années, juste de la tendresse, reconnait-elle sans fard. Mais j’aime bien m’endormir dans ses bras. » Le plaisir, Anne va le chercher seule, depuis longtemps. « Quand je décide de m’offrir une petite fête, je m’occupe de mon clitoris et c’est formidable, poursuit-elle. Quand je parle à des amies de mon âge ou des filles plus jeunes, certaines ne savent pas qu’elles peuvent s’envoyer en l’air seule avec leur clito ! C’est désespérant. La plupart des mecs ne savaient pas quoi en faire. Pour eux, il n’y avait que la pénétration et la fellation ! Mais même moi qui sais bien m’en servir, je vois bien que depuis le début du confinement, j’y arrive moins. C’est peut-être lié à ma peur de la mort, cela nuit à la libido. C’est de plus en plus difficile et ça me navre… »

Son rituel est pourtant immuable. En sortant de la douche, après s’être passé de la crème hydratante, Anne s’allonge sur son lit, niché sous les toits du petit appartement qu’elle occupe depuis plus de 30 ans. « Je me masturbe de façon un peu mécanique et si cela ne vient pas, je repense à d’anciennes vieilles histoires et cela m’aide… »

« La sexualité était beaucoup plus libre »

Des aventures, Anne en a vécu mille depuis son arrivée à Paris, fuyant sa Bretagne natale et un ex-mari épousé trop tôt. « Je suis née à 30 ans en arrivant ici, explique-t-elle. Ma mère m’appelait face moche et pensait que je ne trouverais jamais personne, j’ai certainement eu cette vie pour la faire mentir. Mon père, lui, m’a beaucoup aimé. C’est certainement grâce à lui que je suis toujours aussi vivante. » À 32 ans, elle prend en marche le train de mai 1968 et se plonge avec délectations dans le bouillonnement intellectuel de la gauche : « J’aimais le débat d’idées. Il y avait le militantisme et la drague. La sexualité était beaucoup plus libre. C’était une explosion, on avait l’impression que le couvercle avait enfin sauté. J’avais envie de vivre cela. À l’époque, je baisais comme un mec, sans avoir envie de m’engager. C’était plein de belles histoires sans conséquences. »

Pour la trentenaire qui vivait dans une communauté du XVIIIe arrondissement, ces aventures étaient diverses, nombreuses, multiples, parfois cocasses : « Un amant m’a emmené en voiture au bois de Boulogne. On s’est garé dans l’allée des branleurs. À un moment, une poignée de mecs se sont mis autour du capot pour se masturber en regardant mes genoux et le haut de mes cuisses. On voyait leurs alliances. Quand ils ont fini, ils se sont fait engueuler car ils avaient sali le pare-brise (rires). Ce n’était pas vraiment excitant mais très rigolo et surprenant pour une petite provinciale comme moi. Je le vivais comme une découverte du Paris insolite de l’époque. » Avec un de ses amants, Anne découvre les « boîtes à cul » ou partage leur lit avec une amie de passage. « J’aurais voulu coucher avec un couple de copains homos juste pour les regarder mais ce n’est jamais arrivé, glisse l’octogénaire avec un petit ton de regrets. Mais comme l’explique Freud, les fantasmes ne sont pas faits pour être réalisés. »

Des amitiés fortes avec ses anciens amants

Compagne de route d’Antoinette Fouque et de Gisèle Halimi, Anne se bat pendant des années pour les droits des femmes, participe à des avortements clandestins en appliquant la méthode Karman et accompagne des jeunes filles jusqu’en Angleterre pour interrompre leur grossesse. Elle en fait deux, dont un à regret. « Après j’ai eu un stérilet toute ma vie, ma gynéco ne voulait pas me prescrire la pilule car je fumais trop ! » De ses multiples aventures, Anne conserve des amitiés solides avec plusieurs de ses amants, leur ex ou leur nouvelle compagne : « J’ai toujours eu le talent de transformer l’amour en amitié. » Les preuves écrites traînent dans ses tiroirs où dorment des lettres reçues en réponse à ses petites annonces publiées dans le Nouvel Observateur ou Libération. « Cela s’appelait Les Chéris, pouffe Anne. C’était les réseaux sociaux de l’époque ! »

« Je n’aime pas les vieux »

L’amour au XXIe siècle ne l’intéresse pas vraiment d’ailleurs : « Je détesterais avoir 20 ans aujourd’hui. » Les sites de rencontres, le porno en streaming, les relations virtuelles, très peu pour elle. « Je ne comprends rien au nouveau monde où on ne se parle plus. » Anne voit en revanche d’un bon œil la démocratisation des sex-toys - « c’est super que les filles se prennent en main » - et se promet d’aller jeter un œil dans une boutique : « Je n’achète rien sur Internet ! ».

Avec ses yeux rieurs et ses cheveux gris, Anne continue de charmer son monde mais se refuse à faire de nouveau entrer un amant chez elle. « Je n’aime pas les vieux et je ne serai plus capable de montrer mon corps à un homme, avoue-t-elle. J’aime trop ma vie comme elle est. Avec un amant, je me ferai chier donc je suis contente d’être sortie de l’arène. Et pourtant si vous saviez à quel point j’ai aimé faire l’amour… »

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