Svetlana Tikhanovskaïa, opposante à Loukachenko : «Le peuple biélorusse s’est réveillé»

Exilée en Lituanie depuis le 11 août, cette ancienne professeure d’anglais et mère au foyer est devenue l’opposante principale du régime d’Alexandre Loukachenko. Après une dizaine de jours de silence, Svetlana Tikhanovskaïa a accepté d’accorder une interview au Parisien.

 Svetlana Tsikhanovskaïa à Vilnius, en Lituanie, le 22 août.
Svetlana Tsikhanovskaïa à Vilnius, en Lituanie, le 22 août. AFP/PETRAS MALUKAS

De femme ordinaire à une Jeanne d'Arc « accidentelle », Svetlana Tikhanovskaïa est une héroïne improbable. Il y a à peine quelques mois, cette mère de deux de deux enfants, épouse d'un blogueur, était totalement inconnue. Mais en l'espace de quelques semaines à peine, Svetlana Tikhanovskaïa s'est fixé l'objectif de renverser Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 26 ans en Biélorussie, connu comme le dernier dictateur d'Europe.

Après les élections contestées du 9 août, qui donnaient à Alexandre Loukachenko plus de 80 % des voix, Svetlana Tikhanovskaïa a dû fuir en Lituanie, assurant qu'elle avait été menacée. Elle accepte de nous livrer ses craintes et ses espoirs pour son pays.

Vous vous sentez en sécurité depuis que vous avez fui en Lituanie ? Quand pensez-vous revenir en Biélorussie ?

SVETLANA TIKHANOVSKAÏA. Je me sens beaucoup plus en sécurité en Lituanie que dans mon pays. Mon but, c'est de rentrer un jour. C'est mon pays et je l'aime énormément. Mais je préfère attendre le moment ou moi, mes enfants et mes proches n'auront plus rien à craindre. Ce n'est pas le cas pour l'instant, malheureusement.

Vous recevez toujours des menaces depuis que vous êtes partie ?

Je n'ai reçu des menaces directement qu'une fois : un appel téléphonique il y a quelques semaines, avec quelqu'un au bout du fil me disant d'une voix très calme qu'il allait me mettre en prison et que mes deux enfants seront placés dans un orphelinat. J'étais sur point le point de démissionner car je voulais protéger ma famille. Depuis, je subis des menaces indirectes et des pressions importantes.

Vous dites souvent que votre objectif est d'être présidente par intérim afin d'organiser de nouvelles élections libres et transparentes. Si le peuple biélorusse vous soutient, êtes-vous prête à présenter votre candidature aux prochaines élections ?

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Ce n'est pas mon objectif de me présenter aux prochaines élections. Je veux juste m'assurer de la tenue d'élections libres pour que le peuple puisse voter pour le leader qu'il souhaite avoir.

Vous dites souvent que vous n'êtes pas une politique, que vous êtes une personne lambda, une mère au foyer… Comment expliquez-vous qu'autant de personnes vous soutiennent ?

Je pense que c'est exactement pour cette raison-là. Je suis comme eux. Je connais leur quotidien car je vis la même chose qu'eux. N'importe quel autre citoyen aurait pu être à ma place.

Avez-vous eu contact avec le gouvernement de Loukachenko depuis votre exil ? Êtes-vous ouverte à des discussions avec lui ?

Non, je n'ai pas eu de contact avec lui et évidemment que je suis ouverte à des discussions. C'est très important pour le futur de notre peuple. C'est pour ça qu'on a créé le Conseil de coordination avec d'autres personnalités politiques, publiques, citoyennes, afin d'assurer une transition pacifique du pouvoir. Malheureusement, ses membres subissent beaucoup de pressions. Jeudi, Maria Kolesnikova (une de ses proches restée en Biélorussie et membre de ce Conseil, NDLR) a été convoquée par les enquêteurs dans le cadre de poursuites judiciaires. Ma directrice de campagne, Olga Kovalkova, a été condamnée à dix jours de détention. Ils essayent de nous faire peur, mais on ne s'arrêtera pas là.

Vous dites avoir pris ce rôle de leader par amour pour votre mari et pour votre pays. Cette décision est-elle venue naturellement ou avez-vous beaucoup hésité ? Avez-vous été influencée par d'autres personnes ?

Au début, j'avais présenté ma candidature pour remplacer mon mari, Sergueï, interpellé et condamné juste avant les élections. Mais quand j'ai vu tous ces gens derrière moi, à me soutenir, à vouloir du changement, j'ai compris que je devais devancer mes peurs et mes doutes, même si c'est une lourde responsabilité qui repose sur mes épaules. J'ai dû tout apprendre sur le tas. C'était très difficile pour moi car je suis novice. Et puis je suis quelqu'un de très timide : quand je faisais mes premiers discours, j'avais tellement peur de tout oublier et d'avoir honte. Mais comme on dit, il n'y a pas d'âge pour apprendre!

Selon vous, le jour des élections, le peuple biélorusse a voté pour vous en tant que candidate ou a-t-il voté contre le régime de Loukachenko ?

Je pense qu'ils ont voté contre le régime de Loukachenko. Ils me voient plus comme un symbole d'un peuple en colère, un peuple qui aime son pays et qui veut du changement. Un peuple qui veut être finalement libre.

Comment expliquez-vous que les femmes soient devenues le symbole des manifestations ?

Je pense que les femmes ont vu qu'elles aussi pouvaient être un moteur, pas seulement rester à la maison pour s'occuper des enfants et cuisiner. Les femmes se sont finalement vues comme des égaux aux hommes et maintenant, elles sont à la tête de tous les cortèges. C'est un autre signe que notre société est en train de changer et que les choses ne peuvent plus être comme avant.

Est-ce que vous avez peur que rien ne change en Biélorussie ?

Non, je suis convaincue que les choses vont changer. Le peuple s'est réveillé et il ne va pas laisser impunies les injustices qui ont été commises ces dernières semaines. Peut-être que ça ne se passera pas dans les prochaines semaines ou mois, mais tôt ou tard les choses vont bouger. Impossible pour notre peuple de faire machine arrière. Les Biélorusses ne veulent plus de Loukachenko, il doit partir. Je crois en ce peuple, comme ils ont cru en moi. Je suis convaincue qu'ils ne vont pas arrêter de se battre pour un meilleur futur.

Vous avez eu contact avec plusieurs dirigeants étrangers, mais pas la Russie, pour l'instant. Comment expliquez-vous cette absence de communication ?

Je ne peux pas me permettre de répondre pour un autre gouvernement. Il y a certains pays qui ont tout de suite montré leur soutien et qui nous ont proposé leur aide, et j'en suis extrêmement reconnaissante. Peut-être que le prochain pays sera la Russie, et nous serons très heureux de les avoir de notre côté. Je tiens cependant à souligner que nous devons régler nos problèmes intérieurs et les autres pays devraient respecter notre souveraineté. Ce qui se passe actuellement, ce n'est pas un sujet qui doit renvoyer à un débat sur la géopolitique.

Quel est votre rêve pour la Biélorussie ?

Je veux que le peuple biélorusse puisse vivre librement. Que nos citoyens n'aient plus peur de s'exprimer et qu'ils n'aient plus peur de sortir dans les rues à cause des violences policières et institutionnelles.