Sommet de l’UE : l’Europe face au défi de la Turquie d’Erdogan

Les Vingt-Sept se retrouvent à partir de jeudi pour un conseil européen extraordinaire à Bruxelles où il sera − encore − question du maître d’Ankara, qui multiplie les sujets de friction avec le Vieux Continent. Mais ils peinent à faire front commun.

 Emmanuel Macron et Angela Merkel à Bruxelles le 21 juillet. La chancelière allemande s’est chargée d’une médiation sur le dossier de la Méditerranée orientale.
Emmanuel Macron et Angela Merkel à Bruxelles le 21 juillet. La chancelière allemande s’est chargée d’une médiation sur le dossier de la Méditerranée orientale.  AFP/pool/John Thys

Reporté il y a une semaine à cause d'un cas de Covid-19 dans l'entourage du Belge Charles Michel, président du Conseil européen, le sommet extraordinaire qui s'ouvre ce jeudi 1er octobre pour deux jours à Bruxelles risque de buter sur le cas Erdogan. Les dirigeants des 27 pays de l'Union européenne (UE) parviendront-ils à se mettre d'accord pour imposer des sanctions à la Turquie, qui exerce sur le Vieux continent un « chantage » régulier aux migrants ( quatre millions de réfugiés, notamment syriens, sur le sol turc), menace les intérêts économiques de la Grèce et de Chypre en Méditerranée orientale, nourrit la guerre civile libyenne en fournissant armes et combattants. Et s'implique désormais dans la situation explosive au Haut-Karabakh, enclave séparatiste d'Azerbaïdjan, où Ankara et Moscou s'affrontent par Azéris et Arméniens interposés? Rien n'est moins sûr qu'un front uni des Européens, tant ces derniers sont divisés sur ce sujet, qui fournira − avec la Biélorussie et la lutte contre la pandémie − le gros du menu de la réunion. Emmanuel Macron devra s'éclipser ce vendredi pour prononcer son discours sur les séparatismes aux Mureaux (Yvelines). Il sera donc représenté par Angela Merkel.

« Il est clair que le président Erdogan mène une politique de force, nationaliste et expansionniste, visant à établir une Grande Turquie, constate le politologue Patrick Martin-Genier, auteur de « L'Europe a-t-elle un avenir ? » (Ed Studyrama, 2017). Mais c'est à une médiation internationale avec l'ONU qu'il appartient de régler le contentieux sur l'accès aux hydrocarbures en Méditerranée entre les protagonistes. »

Macron «prié de baisser le ton»

« En envoyant sur place des bateaux de guerre français, Emmanuel Macron s'est érigé en gardien de la souveraineté européenne en Méditerranée orientale, poursuit l'expert. Il a fait monter la tension, sans être soutenu par les membres de l'UE. Au contraire, ceux-ci, Premier ministre grec compris, l'ont prié de baisser le ton ». Angela Merkel, dont le pays assure la présidence tournante de l'UE, s'est chargée d'une médiation sur ce dossier.

La chancelière, qui doit tenir compte de la forte communauté turque en Allemagne, veut éviter l'escalade… tout en partageant l'exigence française d'une « clarification du jeu de la Turquie ». Depuis quelques jours, la tension est un peu retombée, Grecs et Turcs semblant prêts à une négociation… tandis que Recep Tayyip Erdogan, qui n'avait de cesse d'insulter son homologue français, a échangé un coup de fil avec Macron, « permettant ainsi d'ouvrir les canaux de discussions nécessaires », selon la formule toute diplomatique exprimée dimanche dans le Parisien - Aujourd'hui en France par le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

«La politique étrangère de l'UE n'existe pas»

Qu'attendre alors de ce sommet ? « Pas grand-chose de concret », tranche Patrick Martin-Genier, rappelant, cruel, que « la politique étrangère de l'UE n'existe pas : sans doute aura-t-on un fade communiqué, affichant la solidarité totale avec la Grèce et Chypre et préconisant le dialogue avec la Turquie ».

Cette alchimie bruxelloise, ce sont les démocrates de Biélorussie qui pourraient en faire les frais. En effet, si la plupart des membres sont favorables à une ligne dure vis-à-vis du président Alexandre Loukachenko après sa réélection est contestée, Chypre conditionnerait toute sanction à son encontre… à des sanctions contre Erdogan aussi. Résultat, l'Europe risque de paraître frileuse dans une crise qui se joue en son sein, alors que le Canada et le Royaume-Uni viennent de décider un gel des déplacements officiels et des avoirs du président biélorusse et de son entourage.

Enfin, des bisbilles sont possibles sur le plan de relance post-Covid de 750 milliards d'euros décidé en juillet par les Vingt-Sept. La Pologne et la Hongrie, remontées contre des mesures exigeant le respect de l'Etat de droit, pourraient bloquer la mise en œuvre du plan. Bref, un sommet pas si tranquille.