Santé, écologie, diplomatie… Biden va-t-il détricoter tout ce qu’a fait Trump ?

Le nouveau président élu s’est présenté durant la campagne comme l’antithèse de son prédécesseur. Va-t-il pour autant prendre le contre-pied de Donald Trump sur tous les sujets ? On a regardé à la loupe son programme et ses prises de position.

 Joe Biden n’investira la Maison-Blanche qu’au mois de janvier. Mais il entend déjà peser de tout son poids.
Joe Biden n’investira la Maison-Blanche qu’au mois de janvier. Mais il entend déjà peser de tout son poids.  REUTERS/Erin Scott

Après des semaines de campagne, et dans un climat délétère depuis que les médias américains ont acté la victoire de Joe Biden samedi, la politique a repris - un peu - ses droits lundi, suivant deux voies parallèles. D'un côté, le vice-président Mike Pence dirigeait la première réunion de travail sur le coronavirus depuis bien longtemps. De l'autre, Joe Biden et Kamala Harris dévoilaient la composition de leur groupe de travail sur le coronavirus.

Voilà peut-être la parfaite illustration de ce qui attend les citoyens américains ces prochaines semaines. Joe Biden n'a aucune intention d'attendre le 20 janvier, jour de passation de pouvoir, pour imprimer sa marque. Sur de nombreux sujets, il se positionne en situation de rupture avec Donald Trump. Ses priorités ont d'ailleurs d'ores et déjà été retranscrites sur un site Internet dédiée à la transition présidentielle.

Sur le Covid : la science d'abord

Depuis des mois, Donald Trump est vivement décrié pour sa gestion de la crise sanitaire, alors que le nombre de nouveaux cas détectés quotidiennement atteint régulièrement des niveaux records. La campagne présidentielle a d'ailleurs joué le rôle de parfait révélateur des positions des deux hommes. Alors que Joe Biden apparaissait toujours masqué, son adversaire multipliait les meetings grand format, sans masque, réunissant une foule tout aussi peu sensibilisée au respect des gestes barrière.

Dans les priorités dessinées par Joe Biden, la lutte contre le coronavirus se place en pole position. Parmi les promesses évoquées, le candidat élu annonce notamment d'importants investissements visant à intensifier la politique de tests et développer ceux dits de « nouvelle génération », que l'on pourrait par exemple réaliser à la maison.

Joe Biden promet également d'accélérer la fabrication américaine d'équipements de protection supplémentaires, notamment les masques et les visières, jusqu'à ce que l'offre dépasse la demande, en espérant ainsi voir baisser drastiquement les prix de vente. S'agissant des masques, il entend marteler chaque fois qu'il le pourra la nécessité de porter le masque. Sur le terrain de la recherche, le démocrate promet de débloquer 25 milliards de dollars pour la fabrication et la distribution de vaccins.

Au plus fort de la première vague, le président Donald Trump avait décidé de faire sortir avec fracas les Etats-Unis de l'Organisation mondiale de la santé. Une décision sur laquelle son successeur souhaite revenir le plus rapidement possible. Joe Biden explique avant tout vouloir se reposer sur les scientifiques, promettant d'en finir avec la « censure » dont ils seraient aujourd'hui victimes. Comme un ultime pied de nez à Donald Trump, il s'entendra prochainement avec le professeur Fauci, qui a conseillé - ou tenté de conseiller - Donald Trump pendant des mois avant que la rupture ne soit publiquement consommée entre les deux hommes.

Le climat redevient une priorité

Le changement climatique fait également partie des quatre chantiers prioritaires de Joe Biden. Sur cette thématique, il entend se démarquer très rapidement de son prédécesseur. Le 1 er juin 2017, Donald Trump avait consterné bon nombre de dirigeants de la planète en annonçant le retrait unilatéral et isolé des Etats-Unis des Accords de Paris sur le climat, qui avait nécessité des années de travail et visait à limiter sous la barre des deux degrés l'augmentation de la température sur la planète.

Avant même d'être déclaré vainqueur de la présidentielle américaine, Joe Biden a fait part de son intention de réintégrer les Accords de Paris. « La lutte contre le dérèglement climatique passe par un cadre international contraignant, réaffirme au Parisien Barbara Pompili, ministre chargée de la Transition énergétique. C'est tout le sens de l'Accord de Paris. L'annonce par Joe Biden d'un retour des Etats-Unis après quatre ans de retrait est donc nécessairement une bonne nouvelle. Alors que la Chine, la Corée du Sud et le Japon viennent également de s'engager pour la neutralité carbone au milieu du siècle, on peut espérer avancer tous dans le même sens et relancer la dynamique. »

En dépit de ces félicitations, des doutes persistent quant à la force de l'engagement du futur président américain. « Je ne pense pas que Biden soit anti-écolo, mais je ne suis pas sûr pour autant qu'il ait vraiment cette fibre en lui », réagissait dimanche auprès du Parisien François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l'université de Liège et à Sciences-Po.

« Joe Biden a fait de la transition énergétique un pilier de son programme, en promettant d'investir 2000 milliards de dollars les quatre prochaines années, rappelle Manuel Maleki, économiste Etats-Unis et matières premières du groupe Edmond de Rothschild. Il pourra vraisemblablement activer certains leviers, comme des mesures de soutien au parc de véhicules électriques par exemple. S'agissant de l'industrie pétrolière, en revanche, la donne est beaucoup plus compliquée puisqu'il devra prendre garde à ne pas déstabiliser un secteur qui représente un vivier d'emplois et qui souffre. En 2020, les faillites dans l'industrie pétrolière et gazière représentent déjà plus de 50 milliards d'euros. Soit le double de l'année 2019 et presque le niveau atteint en 2016, une année très dure. »

Les impôts des sociétés vont augmenter

En arrivant au pouvoir, Donald Trump avait fait de la baisse des impôts l'axe majeur de sa politique économique. À ce titre, la baisse des impôts sur les sociétés, passé de 35 % à 21 %, faisait office de vitrine. Avant la crise du coronavirus, le président américain n'avait d'ailleurs de cesse de vanter ses bons résultats, avec notamment un taux de chômage historiquement bas, à 3,6 %.

Par ailleurs, il avait pris soin de vider de sa substance « l'Obamacare », réforme emblématique du système de santé américain durant le mandat de Barack Obama, mise en œuvre en 2014. Face aux désaccords au sein des rangs républicains, Donald Trump avait opté pour une série de décrets qui, progressivement, en ont substantiellement réduit la portée.

Joe Biden, sur ces deux points, promet de faire demi-tour. S'agissant de l'Obamacare, il souhaite en étendre l'accès à davantage de classes moyennes, en s'engageant à ce que chaque bénéficiaire ne consacre pas plus de 8,5 % de son budget pour l'assurance santé gouvernementale.

Sur le terrain fiscal, Joe Biden « promet de rehausser l'impôt sur les sociétés de 21 % à 28 %, précise Manuel Maleki. Si le Congrès reste à dominante républicaine, le succès de la réforme dépendra de sa capacité de négociation. Il faut d'ailleurs noter que la hausse promise par le candidat Biden ne vise pas à revenir au niveau de taxation en vigueur avant la réforme de Donald Trump. »

Pour l'économiste, il n'est pas garanti en l'état que l'action de Joe Biden soit à ce point bloquée dans l'hypothèse, jugée plus probable, où le Sénat serait conservé par les Républicains. « C'est une situation courante dans l'histoire américaine, explique-t-il. Joe Biden est plutôt perçu comme un centriste, tout se jouera sur des négociations. Il sera peut-être amené à faire des concessions pour avancer sur ses priorités. Si les Républicains n'ont qu'un ou deux sièges d'avance, cela peut faciliter les tractations. »

Un statut pour les « dreamers »

Le programme de Joe Biden acte un assouplissement de la politique migratoire. Il promet de présenter dès son entrée en fonction un projet de loi dédié, qui viserait à accorder un nouveau statut à 11 millions d'immigrés se trouvant actuellement en situation irrégulière aux Etats-Unis.

Parmi eux, le cas des « Dreamers », ces personnes arrivées illégalement sur le sol américain avec leurs parents alors qu'elles étaient enfants, est également très clairement évoqué. Leur nombre est estimé à 800 000 par les autorités, mais ils sont sans doute plus nombreux, et leur expulsion avait été empêchée en 2012 par Barack Obama. Donald Trump avait tenté en vain de mettre un terme à cette protection, mais la Cour suprême y a vu une position « arbitraire et capricieuse ».

Autre point de divergence, la liste des pays (majoritairement musulmans) à partir desquels les Etats-Unis n'acceptent aucun voyageur. Modifiée à de multiples reprises ces quatre dernières années, elle est issue d'un décret que Joe Biden pourrait donc annuler très simplement.

Reste la question du mur, l'un des symboles des promesses de Donald Trump lors de son mandat présidentiel. Sa construction n'a jamais été achevée. Sur ce point, Joe Biden a indiqué ne pas avoir l'intention de détruire les pans de mur déjà construits. Mais il s'est engagé à mettre un terme à ce projet et à renforcer à la place les contrôles aux frontières.

Commerce : « America first », sans trop le dire

Tout au long de son mandat, la position de Donald Trump sur les géants du numérique n'a pas toujours été évidente à comprendre. Parfois très critique à leur égard, il n'a pas non plus hésité à les défendre mordicus face à l'Union européenne lorsqu'il s'est agi de leur éviter le paiement de nouvelles taxes. Plus largement, Donald Trump a tenu une ligne très agressive en matière commerciale, défendant les productions nationales à travers le slogan « America first », mettant en œuvre ou adressant des menaces de sanctions contre la Chine ou certaines puissances européennes. La France n'a d'ailleurs pas été épargnée.

À Bercy, la victoire reconnue de Joe Biden prend des airs de soulagement. « Nous accueillons tout à fait favorablement sa victoire électorale, confie Mélanie Voin, porte-parole du ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance. On peut s'attendre à un climat plus apaisé, même si nous avons parfaitement conscience que la souveraineté européenne doit rester au cœur de nos préoccupations. »

Il faut dire que le temps de l'Amérique bienveillante et protectrice à l'égard de l'Union européenne a fait long feu. Voilà des années que le pays de l'Oncle Sam agit d'abord et uniquement en fonction de ses intérêts propres. L'exécutif n'imagine pas que l'arrivée de Joe Biden au pouvoir mettra un terme aux relations commerciales parfois tendues avec la Chine ou les pays de l'Union européenne. S'il n'use pas de la maxime « America first », le démocrate ne cache en effet rien de sa volonté de défendre une ligne pensée avant tout pour les intérêts américains.

Cette phase de transition pourrait selon les éléments qui nous ont été communiqués poser quelques problèmes de calendrier à l'exécutif. La taxation des Gafa, décidée unilatéralement par la France dans l'attente d'une initiative collective espérée au niveau de l'OCDE, a suscité de vives tensions sous le mandat de Donald Trump. La France est censée mettre en œuvre les prélèvements pour l'année 2021 au mois de décembre. Les sanctions américaines décidées en riposte doivent quant à elles s'enclencher dès le début du mois de janvier. L'élection de Joe Biden peut-elle rebattre les cartes? C'est l'une des questions qui se posent aujourd'hui dans les couloirs de Bercy.

Sujets brûlants en Iran et en Israël

À plusieurs reprises au cours de son mandat, Donald Trump a pris des positions fortes et clivantes sur la scène internationale. Au début du mois de mai 2018, il annonçait le retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 et qui était censé empêcher Téhéran de se doter de l'arme nucléaire en échange de la levée des sanctions économiques occidentales.

Joe Biden a de son côté promis de revenir à la table des négociations. Reste à savoir sur quelle base, alors que la conclusion de l'accord, du temps de Barack Obama, avait froissé plusieurs pays du Golfe ainsi qu'Israël. Des questionnements d'autant plus légitimes que là encore, le président aura besoin du Sénat pour mettre en œuvre sa politique.

En Israël, justement, Benyamin Netanyahou vient de perdre en Donald Trump l'un de plus précieux alliés. C'est ce dernier qui avait décidé de déplacer l'ambassade américaine de Tel-Aviv vers Jérusalem. En mettant en œuvre cette promesse controversée, il actait ainsi la reconnaissance par les Etats-Unis de la ville de Jérusalem comme capitale d'Israël, exacerbant dans le même temps les tensions avec les responsables palestiniens.

Sur cet épineux dossier, Joe Biden a fait savoir qu'il ne déplacerait pas une nouvelle fois l'ambassade américaine, bien qu'il estime que la décision de Donald Trump était une erreur. En revanche, le démocrate a confirmé qu'il entendait bel et bien rouvrir le consulat américain à Jérusalem-Est, afin de renouer le dialogue avec les Palestiniens. « Mon administration exhortera les deux parties à prendre des initiatives afin de maintenir en vie la perspective d'une solution à deux Etats », assurait-il en 2020 lors d'une réunion avec quelque 250 donateurs. Une réunion organisée sur Zoom, en vidéoconférence. Coronavirus oblige.