Procès d’Alexeï Navalny : «Son courage lui donne une posture morale qu’il n’avait pas avant»

En Russie, l’opposant à Vladimir Poutine a gagné en reconnaissance populaire ces dernières années. Décryptage avec plusieurs spécialistes.

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 Alexeï Navalny, assiste à son procès ce lundi à Moscou.
Alexeï Navalny, assiste à son procès ce lundi à Moscou.  REUTERS

Jusqu'à la semaine dernière, il était celui dont on ne prononçait jamais le nom. Alexeï Navalny, à l'instar du sorcier Voldemort, éternel adversaire d'Harry Potter, n'existait pas, peu ou prou, dans l'univers médiatique de l'Etat russe. Vladimir Poutine, le premier, prenait grand soin de ne jamais nommer son opposant politique le plus farouche.

Désormais, cette époque semble révolue avec les nombreuses manifestations pour dénoncer la corruption du régime russe et la nouvelle arrestation du leader d'opposition, dont le procès se déroule ce mardi. Selon l'accusation, il a « violé systématiquement » les conditions d'une peine de trois ans et demi de prison avec sursis prononcée en 2014, estimant dès lors que la sentence devait être exécutée.

« On dit souvent que Navalny est très peu connu en Russie. Des sondages de mai 2013 relevaient que 59 % des Russes n'avaient jamais entendu parler de lui. En 2020, ce chiffre est tombé à 18 %. Il a beaucoup gagné en notoriété », analyse Michel Eltchaninoff, auteur de « Dans la tête de Vladimir Poutine ».

Pour ce philosophe, la perception de Navalny en Russie a beaucoup évolué ces derniers temps. « Selon le même sondage ( Levada center ), 20 % des Russes approuvent ses actions contre 6 % en 2013. C'est un grand changement, avant il était surtout populaire dans les grandes villes. Mais il a réussi à créer un maillage militant dans toutes les régions », constate ce fin connaisseur de l'actualité russe.

« Il a gagné en reconnaissance »

Une nouvelle réalité pour l'opposant qu'il a synthétisée en quelques mots l'été dernier : « Je fais de la politique depuis longtemps, je suis souvent arrêté […] c'est simplement une partie de la vie », relativisait-il. « Je fais le travail que je préfère, les gens me soutiennent, j'ai de nombreux partisans. Qu'est-ce qui peut rendre un homme plus heureux? ».

« Certes, il a gagné en reconnaissance. Mais il y a un décalage entre l'Occident où il incarne seul l'opposition à Poutine et en Russie où il y a un champ politique plus large. Tous les opposants au régime ne se reconnaissent pas dans sa figure et certains lui reprochent de faire cavalier seul, sans faire avancer de véritable parti ou sans avoir condamné l'invasion de la Crimée par exemple », nuance Anna Colin Lebedev, maître de conférences à l'Université Paris-Nanterre.

Dans les faits, celui qui a échappé à un empoisonnement l'été dernier est soutenu par une partie de la population de plus en plus large. Une part non négligeable de la jeunesse n'en peut plus de Poutine et Navalny incarne autre chose que celui qu'ils ont toujours connu. « Son discours anti-corruption, et ses enquêtes sur Medvedev ou aujourd'hui sur le palais de Poutine connaissent de fort succès sur les réseaux sociaux et ont contribué à le populariser », rappelle Michel Eltchaninoff. « Ces enquêtes sont bien documentées. Il a une crédibilité par le biais de son travail. Si on ajoute que la défense du Kremlin est maladroite… Tout le monde rigole en Russie sur le palais de Poutine qui ne serait que l'appart'hôtel d'un milliardaire. Ça donne envie aux gens d'aller manifester », ironise même le spécialiste de l'ex-empire soviétique.

« Il s'assume comme quelqu'un qui veut devenir président »

Et les accusations en ultranationalisme faîtes à l'opposant? Les Russes y sont-ils sensibles? « C'est plutôt en Occident qu'on parle de son passé nationaliste. En Russie, ceux qui s'intéressent à lui connaissent parfaitement son parcours politique. Son blog est accessible à tous et il n'a pas supprimé ses anciens propos », précise Michel Eltchaninoff. « Il a voulu dans les années 2010 rallier un électorat plus large et il a alors eu des mots xénophobes vis-à-vis des migrants. Il s'est adressé à un électorat hystérisé de nationalisme, par ambition politique mais cela n'a pas fonctionné. Les Russes ne sont pas choqués. Il est patriote et ce n'est pas mal vu en Russie. Aujourd'hui, il a changé et se concentre sur la corruption ». Et la corruption, qui est un vrai fléau, est l'un des éléments moteurs qui poussent les Russes à manifester.

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« Il n'y a pas d'homme politique qui ne soit pas complexe. Ce n'est pas un ange, mais surtout ce n'est pas un simple dissident, pas une conscience morale comme Alexandre Soljenitsyne. Il s'assume comme quelqu'un qui veut devenir président », décrypte encore notre spécialiste.

Son retour en Russie, en sachant qu'il serait emprisonné, a marqué les esprits. « Le courage qu'il a manifesté lui donne une posture morale qu'il n'avait pas avant. Même les Russes les plus sceptiques diraient aujourd'hui que la vraie figure anti-Poutine, c'est Navalny », constate Anna Colin Lebedev, enseignante-chercheuse et spécialiste de « la protestation et l'action collective en Russie ».