Printemps arabes : Alain Juppé «pas sûr que les peuples soient plus heureux aujourd’hui qu’en 2011»

Le 25 janvier 2011, des milliers d’Egyptiens défilaient au Caire et dans de nombreuses autres villes pour réclamer le départ d’Hosni Moubarak. Dix ans après, l’ancien ministre des Affaires étrangères Alain Juppé dresse un bilan sombre des printemps arabes.

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 Paris, le 21 janvier. Alain Juppé revient sur l’intervention française en Libye en 2011 : « Le fiasco est total : aucun des objectifs que nous avions fixés […] n’a été atteint. »
Paris, le 21 janvier. Alain Juppé revient sur l’intervention française en Libye en 2011 : « Le fiasco est total : aucun des objectifs que nous avions fixés […] n’a été atteint. »  LP/Olivier Corsan

Le 25 janvier 2011 débutait place Tahrir au Caire (Egypte) la révolte populaire qui allait emporter le régime de Moubarak, quelques semaines après la chute de l'autocrate Ben Ali en Tunisie. Dix ans après, le bilan des printemps arabes apparaît sombre. Alain Juppé, nommé ministre des Affaires étrangères par Nicolas Sarkozy fin février 2011, témoigne.

Il y a dix ans, les printemps arabes vous ont pris de court ?

ALAIN JUPPÉ. Oui, personne n'avait vu venir un mouvement d'une telle ampleur. On nous a d'ailleurs reproché d'avoir négligé l'évolution de ces sociétés, d'avoir soutenu des régimes autoritaires qui nous convenaient, comme des garanties contre les mouvances terroristes, fondamentalistes.

Accusations réalistes ou injustes ?

Elles sont en partie justifiées. En Tunisie, le président Ben Ali paraissait plutôt solide et son régime stable, Moubarak en Egypte était considéré comme un partenaire de confiance.

Comment expliquez-vous cet aveuglement, trop près des régimes et loin des peuples ?

Bien sûr. A mon arrivée au Quai d'Orsay, dans un discours à un colloque à l'Institut du monde arabe sur « les printemps arabes, enjeux et espoirs d'un changement », où j'avais invité des personnalités de ces pays, je tirais la leçon de la nécessité de s'ouvrir aux sociétés civiles, aux mondes culturels, économiques, que nous avions négligés pour nous en tenir à des rapports institutionnels. L'autre explication est qu'il s'agit de mouvements profonds, souterrains, que les régimes en place eux-mêmes n'ont pas vu ou voulu voir venir !

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Quels en étaient les ferments ?

D'abord une profonde aspiration à plus de liberté, plus d'oxygène, plus de démocratie, qui n'est pas le privilège des Occidentaux. Je suis allé au Caire en mars 2011, j'ai passé quelques heures place Tahrir au milieu des jeunes hommes de 20 à 30 ans qui constituaient l'immense majorité des manifestants. En Syrie, aussi, au début ce sont les jeunes qui ont demandé un peu de liberté. L'autre facteur, c'est la situation économique, le chômage, la pauvreté, notamment dans la jeunesse qui devenait une grenade dégoupillée. C'est encore le cas aujourd'hui.

La France a révisé alors sa politique arabe ?

Je me suis laissé gagner par l'enthousiasme. On a cru que ces mouvements allaient bouleverser les équilibres politiques tout autour de la Méditerranée. On est monté dans le train, notre ligne était de les encourager, de ne pas se cramponner dans la défense des régimes en place. Les Américains ont lâché Moubarak en l'espace de quelques heures, nous-mêmes nous avons réorienté notre politique vis-à-vis des pays du Maghreb au profit de ces forces nouvelles. De ce point de vue il y a eu un changement de politique. Le cas le plus extrême, c'est la Libye; ce n'était plus le colonel Kadhafi à Marigny (NDLR : en visite officielle à Paris en 2007, le chef d'Etat libyen avait déployé sa tente dans ce palais républicain).

Pourquoi être intervenu en Libye ?

C'était le régime le plus répressif, le plus sanglant, la quintessence de la dictature, soutenant le terrorisme. Tout a joué, les appels au secours de la population de Benghazi, nos contacts avec le conseil national de transition libyenne, nos informations selon lesquelles les chars de Kadhafi n'étaient qu'à quelques heures d'un massacre… C'est ce que j'ai souligné devant le Conseil de sécurité pour obtenir le feu vert de l'ONU. Nous avons agi dans le cadre de sa résolution, et avec nos partenaires. J'avais averti que nous ne voulions pas contribuer à des changements de régime… or c'est ce que nous avons fait.

Vous recommenceriez les choses à l'identique ?

A posteriori, quand je relis mon discours de 2011 et que je regarde la situation aujourd'hui, je constate que le fiasco est total : aucun des objectifs que nous avions fixés, favoriser les libertés, créer un partenariat économique et social plus efficace, n'a été atteint. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? La Tunisie est fragile mais a quand même progress é vers la démocratie, grâce à une société civile plus structurée, un monde syndical mieux organisé, le rôle décisif des femmes, des universitaires… Le parti islamiste Ennahda y a fait une espèce d'ouverture démocratique. Cela dit les manifestations actuelles dans plusieurs villes tunisiennes montrent que les insatisfactions restent puissantes.

C'est l'exception ?

Partout ailleurs, les perspectives ne sont guère encourageantes : on voit l'Algérie bloquée, la Libye dévastée, l'Egypte revenue à l'état antérieur, la Syrie détruite… En Libye, nous avons laissé le conseil national de transition se débrouiller, il aurait fallu accompagner ses responsables sur les chemins de la démocratie, qu'ils ignoraient totalement. Je ne suis pas sûr que les peuples de la région soient plus heureux aujourd'hui qu'en 2011.

Il y a une deuxième vague, au Liban, en Algérie… Cela peut déboucher ?

Le Liban m'est longtemps apparu comme un cas d'école où les communautés coexistaient en relative harmonie. Sa situation aujourd'hui est accablante. Le président Macron a été extrêmement courageux en s'engageant, sans beaucoup de résultat pour l'instant. On voit à la fois que l'aspiration à la liberté et à la lutte contre la corruption reste profonde, mais que les régimes en place ont une extraordinaire capacité de résilience. La classe politique libanaise fait le gros dos et les mouvements populaires s'enlisent, faute de leader. En Algérie, le régime est imperméable aux mouvements populaires, il est sur un volcan…

On reproche à la France de bien traiter l'Egyptien Al-Sissi… la politique arabe ne change pas ?

Pas plus que celle de nos voisins européens. Tous les gouvernements sont pris dans le piège entre d'un côté la défense des grands principes démocratiques, de l'autre la recherche de la stabilité politique et les intérêts économiques. Eternel dilemme! Ce qui s'est passé en 2011 n'est pas de nature à inciter les pays démocratiques à changer de ligne : nous avons essayé d'accompagner la libéralisation de ces régimes, avec pour résultat l'anarchie, le chaos, le retour aux régimes autoritaires avec lesquels on est naturellement conduits à reprendre la coopération.

Le rempart contre l'islamisme n'est-il pas parfois un prétexte ?

Non, la menace est forte, je comprends qu'on se donne tous les moyens de la combattre. La vie politique m'a appris que hélas ! la morale n'a pas forcément sa place dans l'action diplomatique.

Emmanuel Macron veut mieux contrôler l'islam de France, qu'en pensez-vous ?

Je me suis réjoui trop tôt de voir le CFCM adopter enfin une charte de la laïcité (NDLR : la « Charte des principes » de l'islam de France) avant de constater que trois de ses composantes ont refusé de la signer. Tout de même, voir adopté un texte dans lequel des responsables musulmans affirment l'égalité de la femme et de l'homme, c'est important.

Vous appuyez le projet de création d'un Conseil national des imams ?

Bien sûr, il faut que les musulmans eux-mêmes se prennent par la main sur ces sujets. L'imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, dit bien que rien dans le Coran n'impose aux femmes de se voiler, ni que la femme est la sujette de l'homme. Il faut encourager ces forces intellectuelles, religieuses, sociales à aller dans cette direction, à se libérer d'une vision réductrice.

Que faire vis-à-vis de ceux qui refusent d'entrer dans ce pacte ?

La République doit être intransigeante avec eux et fermer, par exemple, les mosquées dans lesquelles on prêche contre les valeurs de la République. Je suis toujours étonné qu'on s'interroge sur ce qu'est la laïcité. C'est clair, c'est un principe double : d'abord le respect de la liberté de religion, droit constitutionnel fondamental ; mais aussi, l'exigence qu'aucune religion ne puisse faire prévaloir ses lois sur celles de la République. Il a fallu un siècle pour en convaincre l'Eglise catholique et c'est acquis aujourd'hui. Nous avons le même travail à faire avec toutes les religions et en premier lieu l'islam qui est la religion de nombreux Français et Françaises. Les défis que nos dirigeants ont à relever sont immenses. Raison de plus pour nous cramponner à nos valeurs.